jeudi 16 juillet 2009

De la violence des manifestations non-violentes

Je vous invite à regarder les belles photos de deux manifestions où j'étais avec Fred:
http://potinsdepalestine.blogspot.com/2009/06/protestation-contre-la-colonisation.html
http://potinsdepalestine.blogspot.com/2008/10/cueillette-dolive-tel-rumeida-hbron.html


Depuis la Belgique où je suis rentrée à présent, je me pousse à écrire encore un dernier article sur ce blog, avant d'en tourner la page définitivement de mon année passé en Palestine. Parce que je n'ai jamais pris le temps d'écrire sur les manifestations et actions auxquelles j'ai régulièrement participé, alors qu'il s'agissait de moments importants dans mon voyage. Des moments remplis de violence, de tristesse, d'espoir et de désespoir, de fierté de la résistance,...

Je voudrais donc parler ici de ces nombreuses actions de protestation qui ont lieu un peu partout en Palestine. Souvent cela part d'un problème concret et local pour s'élargir à la contestation de l'occupation en général et à tous les problèmes qui en découlent. Par exemple quand Israel commence la construction du mur de séparation dans un village, le tracé du mur annexe des terres des habitants palestiniens et ceux-ci se structurent en comité pour manifester toutes les semaines. Ou bien un mouvement de colons israéliens décide de "prendre" une colline qui est avantageuse pour eux et ils s'installent, s'arrangent pour se faire défendre par l'armée, et volent ainsi les terres palestiniennes. Ou encore, des habitants d'une colonie israélienne s'en prennent aux agriculteurs palestiniens voisins: jets de pierre, tirs, brûlage des champs... Les Palestiniens sont donc empêchés de cultiver leurs terres, ils demandent l'aide d'activistes internationaux ou israéliens pour les "protéger" durant leur récolte, comme des boucliers humains (mais volontaires!).

En réaction à ces situations, une résistance s'organise. Je ne connais pas la résistance armée en Palestine. D'abord parce qu'elle est cachée, pour ne pas être neutralisée par Israel ou par l'Autorité Palestinienne qui veut/doit collaborer avec Israel dans le cadre de négociations de paix. D'autre part je ne connais pas bien la résistance armée parce qu'elle a fortement diminé ces dernières années. Les nombreux attentats suicides marquant la 2ème intifada ont été très sévèrement réprimés, de manière collective. Suite à cela, il y a eu (si j'ai bien compris!!!) une décision de changement de stratégie, pour arrêter ces attentats-suicides. Depuis, il me semble que la résistance armée palestinienne est fortement tombée, et en tout cas cachée.

De nombreuses actions de résistance non-violente ont lieu en Palestine. Il peut s'agir de manifestations "classiques": un rassemblement de personnes avec un message, des panneaux et drapeaux... C'est le cas à Bi'lin, Ni'lin, Al Massara où des manifestations ont lieu tous les vendredis. Parfois ils essayent d'être plus créatifs dans leur démarche: thème spécial, marche silencieuse ou sittin, musique, planter une tente de protestation symbolique à la place où une maison a été détruite... A côté de ces manifestations, il y a des actions plus concrètes mais avec un message de contestation politique important. Il s'agit souvent d'aider les paysans à récolter leurs olives ou autres produits. Ce sont des actions importantes parce que concrètes et indispensables pour les paysans qui doivent travailler dans leurs champs, alors que les agressions des colons les en empêchent. La présence d'activistes et de média internationaux et israéliens empêchent un peu (pas complètement!!) les colons et militaires de s'en prendre trop agressivement et injustement à des Palestiniens.
Enfin, il faut noter la forme de resistance la plus basique, mais fondamentale: rester! Les Palestiniens parlent de "summud" pour désigner la résistance, une valeur fondamentale pour eux. Face à toutes les injustices qu'Israel fait subir aux Palestiniens, dans l'idée finalement de les faire partir, les Palestiniens résistent et restent là. La plupart ont l'argent et les contacts pour émigrer. Mais ils ne veulent pas, ils ne peuvent pas, abandonner leur terre. C'est surement là la résistance la moins violente qu'il soit, mais peut-être la plus difficile aussi.

J'ai donc été à plusieurs de ces manifestations et actions, ce furent des moments importants pour moi. Souvent, c'est la tristesse et la colère qui me dominent après ces manifestations. Parce que l'armée israélienne finit toujours par venir, et très souvent use de force pour disperser la manifestation. Ca finit très souvent par dégénerer: tirs de sommation, gaz lacrimogènes, arrestations de l'armée. Souvent on me demande si je me suis sentie en insécurité en Palestine, je réponds non, sauf dans ces occasions. J'avais toujours peur. Je finissais en général par pleurer. Que ce soient à cause de ces gaz lacrimogènes qui te brûlent les yeux et les poumons, ou que ce soit l'émotion qui me submerge de voir tant d'injustice. J'ai vu des manifestants, jeunes pacifistes comme moi (mais plus provocateurs quand même!), traînés à terre, pris violemment, arrêtés et enlevés par l'armée israélienne. J'ai vu des colons, de vrais voyoux sans foi ni loi, cagoulés, avec des lances-pierre, nous tirer dessus alors qu'ils savaient qu'on venait simplement récolter les feuilles de vigne. J'y ai vu l'absurde: de longues minutes de face-à-face entre une rangée de soldats israéliens et un groupe de manifestants, qui se retrouvent toutes les semaines au même endroit, alors que rien ne change (et ne changera?). Je me suis fait insultée et traitée d'antisémite par un soldat israélien qui me gueulait à la face tout ce que méritaient ces chiens de Palestiniens que j'aidais. Je suis restée de nombreuses heures devant ces jeeps militaires, ces soldats armés qui me visaient, qui nous mettaient la pression pour qu'on arrête de cueillir ces olives, ces feuilles de vigne. Je me suis un jour retrouvée toute seule, cachée derrière une maison, à deux mètres d'une jeep qui entrait dans le village pour disperser les manifestants qui ont tous détalé. Souvent, j'ai vu des colons qui attendaient un peu plus loin que l'armée nous évacue ("zône militaire fermée") pour pouvoir ravager les champs en toute impunité. J'ai vu des soldats prendre mon passeport pour me menacer de me renvoyer du pays. J'ai vu des soldats nous montrer des papiers en hébreux, non signés, pour nous faire croire qu'ils avaient le droit de déclarer la zône militaire fermée. J'ai vu, j'ai vu, j'ai vu... Rien qu'en vous écrivant ceci, des larmes me remontent aux yeux. Quelle injustice. Et ce qui était terrible aussi c'était de sentir l'impuissance. C'était horrible de quitter le verger d'oliviers d'une famille de Palestiniens, ils nous regardaient partir en silence, des colons attendaient un peu plus loin qu'on soit partis, et nous on était entourés de dizaines de soldats armés jusqu'aux dents qui nous forçaient à partir... Qu'est-ce qu'on pouvait faire d'autre? Ces manifestations étaient très difficiles à vivre pour moi, j'en revenais chaque fois déprimée. Mais j'y retournais. Parce que c'étaient les seuls moments où je pouvais vraiment faire quelque chose de concret, où je pouvais m'exprimer face aux soldats israéliens et aux média et montrer ma solidarité aux Palestiniens qui se sentent si souvent abandonnés et qui n'ont plus aucun espoir.

L'armée israélienne réprime donc violemment les manifestations en Palestine. Ces derniers mois, plusieurs manifestants ont été tués par les soldats qui tirent à bout portant avec des armes qui ne sont pas censées être utilisées dans ces situations-là. Bet'selem fait souvent des rapports là-dessus, l'armée israélienne dit que c'est un malencontrueux incident, puis continue ces pratiques. A Jerusalem, c'est encore plus clair: tout rassemblement de Palestiniens est interdit. C'est ainsi que les évènements culturels de "Jerusalem, ville arabe de la culture en 2009" ont été en grande partie annulés ou déplacés. Et on ose dire qu'Israel est une démocratie??!

Il faut avouer aussi que certains manifestants ne sont pas purement non-violents. Ca m'a souvent énervée, parce que je me suis parfois sentie en danger à cause des provocations et des jets de pierre d'autres manifestants. Il faut d'abord dire que c'est une minorité des manifestants qui font acte de violence, souvent des jeunes, et l'armée se sert de la moindre petite provocation pour réprimer brutalement tout le monde. Souvent, les Palestiniens adultes essayent d'empêcher les jeunes de lancer des pierres, mais il est déjà difficile en Europe de canaliser des adolescents, alors vous imaginez dans une situation si tendue, où on comprend bien la révolte des jeunes?! Et puis, personnellement, je ne me sentirais jamais le droit de condamner les Palestiniens qui déchargent leur colère sur les soldats. Je ne suis pas dans leur situation, je peux très bien comprendre qu'ils perdent le contrôle d'eux-même devant l'injustice.

Et puis j'ai aussi pensé "Pourquoi les Palestiniens devraient-ils être non-violents?". Ils se font occuper, n'ont pas droit à une armée, vivent toutes ces injustices, pourquoi n'ont-ils pas droit à la résistance? Pourquoi glorifie-t-on les résistants à l'occupation hitlerienne mais condamne-t-on les "terroristes" palestiniens? Personnellement, je trouve qu'ils ont bien le droit d'user de violence quand il s'agit de manifestations contre des militaires israéliens sur leur terre. C'est bien plus légitime que des attentats suicides à Tel Aviv.

Alors pourquoi toutes ces manifestations sont proclamées non-violentes?
La résistance non-violente en Palestine est partiellement un but en soi, mais pour beaucoup c'est aussi une solution par défaut. Beaucoup y voient la seule résistance possible. Cela fait 60 ans que les Palestiniens se font voler leurs terres, et il n'y a "rien qui marche". Ils ont essayé l'exil et n'ont toujours pas pu revenir. Ils ont essayé les révoltes de pierres, les intifadas, le monde s'est ému pendant quelques années, puis n'a plus réagi pour tout le reste. Ils ont essayé les attentats suicides et c'est la population entière qui a été brutalement réprimée...
Beaucoup de Palestiniens parlent de non-violence aussi pour attirer les média et l'aide internationale. Personnellement je suis convaincue rationnellement et idéologiquement de cette vision, le terrorisme palestinien est utilisé par Israel et n'est pas compris par la communauté internationale, et la non-violence est une histoire beaucoup plus jolie à entendre pour les Européens. Malheureusement, je ne vois pas les résultats de ce mouvement, la communauté internationale ne semble toujours pas prête, même après les attaques meurtrières à Gaza, à condamner réellement Israel. Alors oui, personnellement, c'est surtout "par défaut" que je croyais à ces manifestations, parce que c'est la seule résistance possible.

Je voudrais quand même insister que les violences décrites ici sont vraiment limitées à ces manifestations. Je maintiens que les étrangers ne sont absolument pas en danger en Palestine(pour le moment évidemment, mais la situation peut toujours changer!). Il y a des violences, mais elles sont limitées à certains lieux et évènements. En tant qu'étranger, si on est prudent, il n'y aucun danger, et j'invite tout le monde à se rendre en Palestine, un pays qui reste merveilleux pour sa culture, ses paysages, sa population, son hospitabilité, sa gastronomie...
Personnellement, j'ai passé 10 mois superbes dans ce pays! J'ai passé beaucoup de bons moments avec mes amis, j'ai adoré rire avec eux, ils ont un humour génial! J'ai appris énormément, évidemment. Sur la complexité politique, sur la religion musulmane, sur toutes les religions, sur moi-même, sur l'éducation... Je me suis très souvent sentie impuissante et désespérée. Mais quelques manifestations non violentes et importantes m'ont rempli le coeur d'espoir et d'énergie. J'ai senti du sens à ma présence en Palestine. J'espère que mon expérience ne s'arrêtera pas là, qu'elle aura encore des fruits, notamment par le témoignage que je peux apporter. Merci pour votre lecture.