dimanche 26 octobre 2008

Le drame de Tel Rumeida








Photos: 1. Un check point permet aux Israéliens de contrôler les entrées et sorties du quartier de Tel Rumeida, et éventuellement de tout bloquer.
2. Une rue commerçante de Tel Rumeida. Tous les magasins ont été fermés.
3. Le jardin d'Hashem, poubelle à ciel ouvert des colons.
4. Une maison de le colonie de Tel Rumeida, juste au-dessus de la maison d'Hashem.


Tel Rumeida est un quartier de Hébron. Je conseille donc la lecture de mon article écrit sur cette ville en juin (http://voyageenpalestine.blogspot.com/2008/06/hbron-ville-trois-fois-sainte-pour-son.html) comme préalable à cet article-ci.

Vous souvenez-vous de l’histoire de David, le petit berger qui tua le géant Goliath à l’aide de sa fronde ? L’histoire de David m’avait beaucoup plu lorsque j’étais petite. Aujourd’hui, à Hébron, elle prend à mes yeux une teinte bien différente. En effet, des milliers d’années après sa mort, le nom de ce personnage biblique suffit à justifier l’injustifiable.

Le roi David est mentionné dans la Bible, la Torah et le Coran. Il a fait de Jérusalem sa capitale et y a construit son palais. Mais avant cela, il s’était établi à Hébron, où il aurait également fait construire un palais. Les Israéliens situent ce palais, dont il ne reste absolument rien, sur la colline de Tel Rumeida, un quartier de la vieille ville d’Hébron. Depuis des générations et des générations, des familles palestiniennes y habitent. Mais à partir du moment où on donne une connotation biblique au quartier, les colons s’y installent et des check points le séparent du reste de la ville.

Hashem vit à Tel Rumeida avec sa femme est ses trois enfants. Une colonie a été établie à quelques mètres de sa maison, en hauteur. Son accès à la route a été fermé par des fils barbelés afin de protéger la menace que ses allées et venues constituent pour les colons. Hashem et sa famille désormais doivent traverser des terrains vagues et la cour des voisins en empruntant des chemins de fortune pour atteindre leur maison. Cela ne semble pas grand-chose, mais que se passera-t-il le jour où ils vieilliront, devront appeler une ambulance ou voudront simplement acheter un nouveau meuble ? Le jardin d’Hashem a été transformé en dépotoir par les colons. Au début, il nettoyait. Puis il s’est fatigué. Les ordures des colons s’y répandent, une vieille lessiveuse, une télé éventrée. Ses oliviers ont été annexés par un muret. Les vignes d’Hashem ont été sciées par les colons mais certaines ont pu reprendre vie. Depuis ce jardin, qui pourrait pourtant être un petit coin de paradis, on voit les colons, on les entend, si proches. L’année passée, nous sommes montées sur le toit cueillir des raisins avec Hashem, proches, trop proches des colons, ils nous ont aussitôt lancé des pierres.

Hashem n’est qu’un habitant parmi d’autres, vivant dans un quartier pris d’assaut par des extrémistes n’entendant comme raison que celle de leurs croyances religieuses fanatiques. Les Palestiniens de Tel Rumeida se sont vu imposer d’innombrables couvre-feux. L’un d’eux a presque duré trois ans (de 2001 à 2003). Ces couvre-feux étaient rompus environ une heure par semaine. A la fin de ces trois années, les colons se sont rassemblés et, sous la protection des soldats, ils ont attaqué les maisons une à une, saccageant tout méthodiquement, frappant les pères de famille, les menaçant de tuer leurs enfants ou de violer leur femme.

Les commerces ont tous été fermés, sous scellés, transformant Tel Rumeida en un quartier fantôme. Le taux d’emploi y est à moins de 10%. Les employeurs n’osent pas engager les habitants de Tel Rumeida : quand le check point barrant l’entrée et la sortie du quartier sera fermé, quand il y aura couvre-feu, ils ne viendront pas travailler. Il y a un an, Hashem avait obtenu un emploi auprès des Nations Unies grâce à un programme spécial de soutien au quartier. Faute de fonds, le programme a dû arrêter. La pauvreté gagne le foyer d’Hashem, à peine masquée par ce beau gâteau au chocolat qui nous est servi et fait bien honneur à l’hospitalité palestinienne. Depuis l’an passé, Hashem a reçu des dizaines, des centaines d’internationaux et d’activistes israéliens et pourtant les choses n’ont fait qu’empirer. Cela me fait mal, très mal. Je suis triste et le lui dis. Il me répond : « Mais Anaële, la paix ne se fait pas comme ça en un an. Nous devons y travailler dur, Palestiniens, Israéliens et internationaux, tous ensemble, pour les générations futures. » Mais comment croire à la paix lorsque l’on voit ces faces de haine au-dessus de sa tête jour après jour ? « Ces colons sont des extrémistes, nous ne pourrons jamais dialoguer avec eux. Mais avec les autres Israéliens, nous pouvons y arriver. »

La vie à Tel Rumeida est un enfer : les simples actes quotidiens comme travailler, aller à l’école, aller faire des courses, visiter sa famille, installer une ligne de téléphone ou Internet deviennent de vrais parcours du combattant. Mais les Palestiniens y sont profondément enracinés, et ils sont plus difficiles à arracher de leurs terres que les oliviers. Je ne sais pas si je dois les admirer ou juste les prendre pour des fous. Et tout cela pour le roi David…

mercredi 22 octobre 2008

Histoire d'un conflit sans fin 1: des origines à la Nakba




Cartes: 1. Les villages arabes détruits en 1948 et en 1967.
2. Le plan de partition des Nations Unies de 1947 et la répartition des terres lors de l'Armistice de 1947.

Avant le conflit:
La terre qui est aujourd'hui habitée par les Israéliens et les Palestiniens a été occupée par différents peuples : les Hittites, les Philistins, les Assyriens, les Israélites, etc. La région a ensuite été conquise par la Grèce (IVe au IIe siècle ACN). Une période d'indépendance a suivi, au cours de laquelle la plupart des habitants se sont convertis au judaïsme. Le territoire est ensuite passé par une période romaine (Ie siècle ACN au IVe siècle PCN), byzantine (IVe au VIIe siècle PCN), musulmane (VIIe au XIe siècle). Durant les croisades (XIe au XIIIe siècle), les croisés et les arabes se sont disputés la région, jusqu'en 1244, date à laquelle les musulmans ont définitivement repris Jérusalem. Au XVIe siècle, la Palestine a été conquise par les Ottomans, qui en sont restés maîtres jusqu'au XVIIIe siècle. Au XIXe siècle, les migrations de Juifs quittant l'Europe pour s'installer en Palestine ont commencé.

1897 : création officielle du sionisme
Theodore Herzl organise le premier congrès sioniste à Bâle, et le sionisme est formellement créé. Le congrès décrète que le sionisme cherche à établir un foyer légal pour le peuple juif en Palestine.

1917 : Déclaration Balfour
Lors de la première guerre mondiale, l'empire ottoman s'est rangé aux côtés des puissances allemande et austro-hongroise. En 1917, les Britanniques remportent une victoire décisive, suite à laquelle les Ottomans capitulent. Quelques jours plus tard, Arthur James Balfour, le ministre des Affaires Etrangères britannique, adresse une lettre ouverte à Lord Rothschild, dans laquelle il se déclare favorable à l'établissement d'un foyer national pour le peuple juif en Palestine, en précisant que ce foyer ne devra pas violer les libertés civiles et religieuses des peuples non juifs existant sur le territoire. Cette lettre sera publiée sous le nom de "Déclaration Balfour".
En 1920, les Britanniques obtiennent un mandat sur la Palestine.
Suite à cette déclaration et ce mandat, les Arabes se sentent floués. En effet, les Britanniques leur avaient promis de créer un Etat arabe indépendant en échange de leur contribution à la lutte contre les Ottomans.

1939-45: La seconde guerre mondiale et l'holocauste
De 1920 à 1940, l'immigration juive se poursuit et les communautés juives acquièrent de vastes terres sur les territoires palestiniens. Plusieurs affrontements, souvent violents, opposent les Juifs et Arabes vivant en Palestine. Diverses révoltes arabes éclatent.
Les Anglais tentent de limiter l'immigration juive en imposant des quotas, et puis en publiant le livre blanc, qui affirme qu'« au terme de la période de cinq ans, aucune immigration juive ne sera plus autorisée, à moins que les Arabes de Palestine ne soient disposés à y consentir »[. L'immigration se poursuit alors illégalement. Lors de la deuxième guerre mondiale, des milliers de Juifs tentent de se refugier en Palestine. Ils embarquent par centaines sur des bateaux de fortunes, dont plusieurs coulent, causant de nombreuses morts.
Après la guerre, le monde découvre avec horreur que six millions de Juifs ont été exterminés, principalement dans les camps de concentration. L’opinion internationale est bouleversée. L’holocauste justifie aux yeux de toute une série de personnes l’installation d’un foyer national pour les Juifs.
Les sionistes réclament la suppression des limitations à l'immigration. Les Britanniques jugent la Palestine ingouvernable et remettent leur mandat aux Nations Unies. Dans la pratique, les limitations à l’immigration disparaissent.

1947: première résolution de l'ONU: premier plan de partition
L'ONU propose un plan de partition de la Palestine, qui octroie un peu moins de 50% des terres aux Arabes, un peu moins de 50% aux Juifs, et internationalise Jérusalem. Les Juifs acceptent ce plan, les Palestiniens le refusent.

1948: la "guerre d'indépendance" pour les Israéliens, la "Nakba" pour les Palestiniens
Le 14 mai 1948, les Juifs proclament l'Etat indépendant d'Israël. Les pays arabes voisins (l'Egypte, la Syrie, la Jordanie) envahissent Israël et la Palestine dans les semaines qui suivent. Sans doute à cause de leur manque d'organisation et de coordination, les armées arabes seront défaites. A la fin de la guerre, en 1949, Israël occupe 78% du territoire initial.

Environ 762.000 Arabes ont fui. Il y a eu plusieurs vagues d'exode, accompagnées de massacres. On parle surtout du massacre de Deir Yassin, dont tous les Palestiniens ont entendu parler et qui les ont poussés à fuir. L'exode est à la fois intérieur, vers la bande de Gaza et la Cisjordanie, et extérieur, vers la Syrie, le Liban et la Jordanie. A la fin de la guerre, plus de la moitie des Palestiniens sont devenus des refugiés.

Après la guerre, Israël propose un plan de partage, que les pays arabes refusent. L'ONU réclame la cessation des hostilités et le retour des réfugiés qui le souhaitent chez eux, mais Israël refuse d’en accepter davantage qu'un petit nombre. Les frontières d'Israël sont établies sur la ligne verte des accords d'armistice de 1949. Ni ces frontières ni l’existence de l’Etat israélien ne sont reconnues par les pays arabes.
La "loi de l'absence" permet la saisie des biens des absents par les Israéliens. Les anciens villages arabes sont détruits et les terres redistribuées à des communautés juives agricoles.
La guerre de 1948 est appelée "Nakba" par les Palestiniens, ce qui signifie "catastrophe".

Le témoignage de Yussef

Yussef est un jeune Palestinien de la quatrième génération de réfugiés.

En 1948, il y a eu un massacre et tout le monde en a entendu parler. Donc la plupart des gens ont quitté leurs villages. Beaucoup de gens se sont cachés dans les collines. Ma grand-mère est restée presque un an dans une grotte avec son mari et ses enfants, à se cacher, jusqu’à ce qu’ils aillent vers un autre village, où ils sont restés plusieurs mois. Les Nations Unies ont décidé de rassembler tous les gens dans un même lieu, pour que ce soit plus facile de leur donner de l’aide. Les gens ont alors reçu des numéros et des tentes où vivre. Et puis, dans les années 50, ils ont commencé à construire des petites pièces pour les familles. Si la famille était de plus de six membres, elle recevait deux pièces, si c’était moins, elle recevait une pièce, sans toilette ou cuisine, c’était comme des boîtes. Ils ont aussi construit des toilettes publiques, et il y avait un accès public pour l’eau. Les gens devaient donc laver leurs vêtements et aller à la douche en public. Tout le temps, les Nations Unies nous ont dit qu’ils allaient résoudre nos problèmes et cela n’a jamais eu lieu. Et nous sommes encore là, trois ou quatre générations plus tard. Les camps de réfugiés ont changé et se sont développé mais ce sont toujours des camps de réfugiés et nous sommes encore là.

Le témoignage d’Antoinette

Antoinette avait une quinzaine d’années lors de la Nakba.

J’habitais à Beit Jala au moment de la Nakba. J’étais assez jeune et ne me rendais pas bien compte de ce qui se passait, mais des centaines de réfugiés ont commencé à arriver. Les chrétiens ont été accueillis dans un couvent de Beit Jala. Beaucoup de Palestiniens, surtout des musulmans, se sont installés sur un terrain près de Beit Jala et de la tombe de Rachel. C’est devenu plus tard le camp de réfugiés d’Aida. Nous essayions de les aider comme nous pouvions. Ils vivaient dans des tentes et ne possédaient pas grand-chose.
Je me souviens très bien d’une scène : les Israéliens avaient mis des jeunes filles palestiniennes sur une grande remorque, complètement nues. Ils les transportaient dans la ville, à Jérusalem. Dans la culture palestinienne, c’est vraiment une horreur. Les gens leur jetaient des vêtements pour les couvrir et préserver leur honneur
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Histoire d'un conflit sans fin 2: la guerre de 1967

Les territoires en rose ont été annexés par Israël en 1967. Le Sinaï égyptien a été rétrocédé en 1973. Le Golan syrien appartient à Israël (bien que ses habitants aient refusé de prendre la nationalité israélienne) et la Cisjordanie est toujours sous occupation.

1967: la guerre des six jours
Dans les années 60, Israël commence à pomper l'eau de la mer de Galilée pour irriguer le Sud du pays. Yasser Arafat et son mouvement, le Fatah, commencent alors à appeler à la guerre pour éliminer Israël. Le président égyptien Nasser fait des déclarations belliqueuses, entre autres à la radio. Peu à peu, plusieurs nations arabes s'accordent pour entrer en guerre avec Israël (l'Egypte, le Liban, la Syrie, la Jordanie, l'Irak). Le 5 juin 1967, quand il apparaît comme évident que l'Egypte ne reculera pas, Israël attaque. En six jours à peine, l'armée israélienne conquiert la péninsule du Sinaï égyptien, les plateaux du Golan (dans le sud de la Syrie), la Cisjordanie et la bande de Gaza. A la fin de cette guerre, Israël contrôle donc totalement la Palestine.

Le témoignage d’Aida Katan


Aida qui était un jeune professeur lors de la guerre de 1967

J'avais 24 ans quand la guerre de 1967 a commencé. Je travaillais comme secrétaire et professeur au collège Saint-Joseph. Je suis allée à l'école la veille de la guerre, mais on m'a dit: "Non, non, c'est mieux que vous alliez à la maison, ils disent que la guerre a commencé." Je suis retournée à la maison, et le lendemain, je me suis levée le matin pour apprendre que la guerre avait commencé.

Cette guerre se disputait entre Israël et les pays arabes autour de nous. Quand les gens d’ici ont appris qu’elle avait commencé, ils ont eu peur. Au début, nous pensions encore que les pays arabes pouvaient gagner. Mais le troisième jour, les Israéliens sont entrés dans Bethléem. Alors, beaucoup de gens ont mis leurs affaires dans des sacs et ont commencé à fuir, vers Jérusalem et la Jordanie. Mes sœurs et moi pleurions, criions, nous étions terrorisées. Un homme des premiers secours est venu et nous a dit que nous pouvions rester mais que nous devions mettre un drapeau blanc sur notre toit pour que les soldats sachent que nous n’étions pas résistants quand ils entreraient. Et ensuite nous avons vu les tanks entrer dans Bethléem.

Ils ont bombardé Bethléem, Beit Jala, Beit Sahour. Certaines personnes de Beit Jala ont été tuées cette année-là, par accident, ce n’était pas des combattants. Il n’y avait pas de résistance de la population ici. Comment aurions-nous résisté ? Personne n’avait d’arme… Nous attendions la fin de la guerre. Ce jour-là, le frère de mon mari allait vers l’abri avec son bébé entre les bras. Un morceau de fer d’une roquette a atterri dans sa nuque et il est mort.

Depuis le premier jour, il y avait des comités pour les premiers soins dans les rues. Ces comités sont venus frapper aux portes en disant: "éteignez la lumière, restez dans l'obscurité". C'était pour que les avions ne voient pas la lumière dans les maisons. Nous utilisions donc seulement une petite lampe à gaz, et nous mettions des couvertures sur les fenêtres. Cette guerre était arrivée très brusquement, nous n'avions pas assez de nourriture et nous mangions pauvrement.

Quand la guerre a fini, nous étions très heureux. Les premières semaines, nous étions tellement excités: nous pouvions aller à Jérusalem et dans les territoires israéliens. Tout le monde allait au zoo ou à la mer. Et c’était sûr pour nous d’aller là-bas, seuls ou en groupe. Nous y rencontrions des Israéliens, et ils venaient aussi ici. Notre vie quotidienne était normale. Mais nous n’avions pas de pays, pas d’Etat, pas de gouvernement. Nous étions sous occupation et chaque papier dont nous avions besoin devait être signé par Israël. Par exemple, nous pouvions voyager depuis l’aéroport de Tel Aviv, mais nous n’avions pas de passeport, pas de nationalité, seulement un laissez-passer. Nous sentions tous que nous étions occupés et qu’il n’y avait pas de justice. Les Palestiniens voulaient un pays. C’est pour cela que la première Intifada a commencé.

Histoire d'un conflit sans fin 3: la première Intifada

1987: début de la première intifada
En 1987, éclate la première intifada dans la bande de Gaza et en Cisjordanie. Il s'agit d'une révolte, d’un mouvement de masse initié par des Palestiniens qui décident de se prendre en main face à l’incapacité de la politique à améliorer leur situation. Des images de jeunes Palestiniens lançant des pierres et faisant face aux tanks israéliens font le tour du monde. La sympathie internationale à l'égard de la lutte des Palestiniens s'en trouve accrue. La première intifada se termine en 1993. 1551 Palestiniens et 422 Israéliens y ont perdu la vie.

Le témoignage de Samia

Samia était étudiante à l'université de Bethléem quand la première Intifada a commencé. Soudain, la vie quotidienne a changé complètement.

La vie n'était pas facile car nous n'étions pas en sécurité. A n'importe quel moment, quand on marchait dans la rue, des gens pouvaient venir et commencer à jeter des pierres, et alors les soldats arriveraient et commenceraient à tirer. Il fallait réussir à vivre au milieu de tout cela.

C'était ma dernière année à l'université, à Bethléem. Je travaillais le matin et j'étudiais l'après-midi. Lorsque nous avons commencé le premier mois du premier semestre, des étudiants ont commencé à jeter des pierres aux soldats. Ceux-ci ont alors fermé l'université et nous sommes tous restés à l'intérieur toute une journée, sans nourriture ni eau. Nous étions plus de 1000 étudiants. Ensuite, un étudiant a été tué dans l'université, son sang a commencé à se répandre dans les couloirs, et nous courions, en essayant de trouver un lieu sûr. A la fin de cette journée, un prêtre a réussi à obtenir un accord pour ouvrir les portes de l'université et laisser les étudiants rentrer chez eux. A ce moment-là, ils ont fermé les portes de l'université pour une période indéfinie. Cela pouvait durer des mois, des années, nous ne savions pas. Mais je devais terminer mes études! C'était ma dernière année. Apres deux mois, un prêtre a obtenu un accord avec le gouvernement israélien: l'université pouvait recommencer à donner des cours, mais uniquement pour cinq étudiants. Cinq parmi des milliers, comme exemple, pour donner un message aux Israéliens: nous sommes capables de paix et nous voulons étudier. J'ai eu la chance d'être choisie pour être l'une d'eux. Nous devions aller étudier dans des hôtels, des institutions, des couvents, même durant les jours de couvre-feu. Nous courions pour atteindre le plus vite possible un lieu sûr. J'étudiais dur pour obtenir de beaux points et montrer que j'étais capable de réussir. J'ai fini mes études de cette façon. L'année d'après, ils ont ouvert l'université. Je suis très contente que nous ayons réussi à donner ce message: nous pouvons réussir à vivre en paix et à nous concentrer sur nos études, même dans des conditions très difficiles.

Pendant ces années, la plupart des jeunes restaient chez eux tout le temps, ils sortaient juste pour aller à l'école. Mais il y avait encore quelques centres de jeunes qui étaient ouverts, comme celui des Salésiens. Les gens n'ont pas arrêté de vivre. Nous nous sommes habitués, nous savions que les gens pouvaient commencé à jeter des pierres, que les soldats pouvaient venir, mais nous devions continuer avec nos vies. L'Intifada a duré six ans. Et cela est devenu normal pour nous. La vie quotidienne suivait son cours de cette façon, jour après jour.

Histoire d'un conflit sans fin 4: l'échec du processus de paix






Cartes: 1. Evolution de la situation de 1946 à 2000. Et les Palestiniens n'arrêtent pas de perdre des terres.
2. Notez la différence entre la route du mur et la ligne verte de 1967.
3. Les accords d'Oslo. En rouge, les zones A. En jaune, les zones B. En bleu, les zones C.
1993: début du processus de paix d'Oslo
En 1993, des négociations commencent entre Israéliens et Palestiniens. Au terme de celles-ci, les Palestiniens sont autorisés à créer l'Autorité Palestinienne, laquelle sera amenée à gouverner la bande de Gaza et la Cisjordanie. En retour, ils reconnaissent l'Etat d'Israël. Une assemblée législative est élue en Palestine, avec Yasser Arafat à sa tête, mais en pratique elle ne contrôle que 8% des territoires palestiniens. La Cisjordanie est divisée en zones A (les villes palestiniennes), B (les villages palestiniens) et C (les colonies israéliennes, les zones militaires et les terres déclarées comme appartenant à l'Etat d'Israël). Les Israéliens se lancent dans un processus de colonisation intensive en Cisjordanie. D'autre part, plusieurs attentats suicides sont perpétrés à cette époque en Israël, des affrontements éclatent à divers endroits. Le processus de paix est un échec.

Le témoignage d’Abeer

Abeer est une jeune Palestinienne qui vit à Jérusalem et travaille à Ramallah.

Après les accords d’Oslo, les gens étaient divisés entre deux camps : ceux qui étaient pour et ceux qui étaient contre. Le Hamas était complètement contre. Ceux qui étaient pour pensaient que c’était une première étape pour obtenir ce qu’ils voulaient, et en même temps une bonne chance d’enfin construire notre société, notre pays, notre économie, dont nous étions privés. D’autres gens pensaient que c’était une erreur d’accepter ces conditions et que nous n’obtiendrons de toute façon jamais ce que nous voulions. Nous étions encore et toujours sous occupation. Cependant, les gens étaient contents, ils commençaient à construire le pays, à établir une économie, et ils profitaient du petit espace de liberté qu’ils avaient obtenu. Ils essayaient de s’ouvrir sur le monde. Les gens voulaient et avaient tellement besoin de ce changement pour continuer leur vie. Cela leur a donné de l’espoir ; c’était comme une chandelle sur leur chemin.
Mais le processus de paix a échoué, et mon sentiment est que cet échec était planifié. La phase de paix dans laquelle les Palestiniens ont vécu pour un petit temps était comme un jugement, un essai, et elle a été utilisée pour les endormir. Et quand ils ont découvert que les Palestiniens étaient toujours pareils, qu’ils ne s’étaient pas endormis, et qu’ils voulaient toujours obtenir leurs droits, ils ont allumé une étincelle et la deuxième Intifada a commencé. Et tout a été détruit.
Aujourd’hui, nous sommes loin de cette époque mais je crois que si les leaders des deux côtés voulaient vraiment la paix, ils la feraient. Ce qu’ils font est créer de la haine des deux côtés.

2000: début de la deuxième Intifada
En 2000, des négociations ont lieu à Camp David, aux Etats-Unis, dans l'espoir d'arriver à un règlement final. Les Palestiniens veulent obtenir le droit de retour des réfugiés, ce qui créerait une majorité arabe. Les Israéliens, quant à eux, veulent annexer certains points des territoires palestiniens, laisser intactes la plupart des colonies et ne proposent à l'Autorité Palestinienne qu'une souveraineté très limitée.
Le 28 septembre 2000, Ariel Sharon marche avec son armée sur l'esplanade des mosquées de Jérusalem, un lieu saint pour les musulmans, qui le ressentent immédiatement comme une provocation. Dès le lendemain, les premiers affrontements éclatent. C'est le début de la deuxième intifada, aussi connue sous le nom d'intifada Al-Aqsa. En un mois, on compte 200 morts du côté palestinien. Suite à cette violence, l'intifada se militarise en novembre 2000. Alors que la première intifada était un soulèvement de masse, la deuxième est menée par une minorité, mais celle-ci est soutenue par la majorité des Palestiniens. Israéliens et Palestiniens sont pris dans une spirale de violence. Les attentats suicides se multiplient. Les villes de Cisjordanie sont réoccupées, les infrastructures détruites, de nombreux camps de réfugiés sont bombardés, les Palestiniens se voient imposer de longs couvre-feux, les arrestations, destructions de maisons et de plantations se multiplient. A ce jour, la deuxième intifada n'est pas encore officiellement terminée.

Le témoignage de Johnny

Johnny est aujourd'hui un jeune diplômé de l'Université de Bethléem. Quand la seconde intifada a commencé, il était dans la dernière année de son enseignement secondaire.

L'année ou la seconde intifada a commencé a été très difficile, spécialement parce que j'étais dans l'année du Tawjihi (dernière année de l'école secondaire). Les soldats israéliens fermaient les rues et les écoles trois ou quatre jours par semaine. Nous courions pour essayer d'atteindre l'école, nous devions nous cacher pendant que nous y allions. Nous essayions d'aller au moins à l'école la plus proche pour suivre un cours. N'importe quel professeur pouvait donner cours à n'importe quel élève qui était dans l'année du Tawjihi, ils savaient que nous avions tous le même curriculum. J'étais dans une école de Beit Jala mais j'allais dans une école publique près de ma maison. La plupart des écoles sont restées ouvertes, mais secrètement, la porte principale était fermée et nous devions nous cacher. Nous suivions le cours pendant trois ou quatre heures chaque fois, mais parfois, nous ne pouvions pas y aller, par exemple quand nous voyions des soldats ou des tanks dans notre rue quand nous sortions. D'un autre coté, à ce moment-là, il n'y avait pas de vie sociale. Je ne faisais que rester à la maison et étudier.
Cette même année, il y a eu le siège de l'Eglise de la Nativité. Pendant quarante jours, les Israéliens ont imposé un siège sur l'Eglise de la Nativité et un couvre-feu sur tout Bethléem. Nous avions la possibilité d'acheter quelque chose, d'aller en ville ou de bouger de chez nous seulement une ou deux fois par semaine, et pendant une heure. Il fallait alors courir jusqu'au magasin, acheter des choses pour la maison et revenir. Nous n'avions pas de contact avec nos amis, ce n'était pas possible. L’intifada m'a beaucoup affecté, parce que la situation était si mauvaise d'un côté, et parce que il était difficile d'avancer dans notre éducation d'un autre côté. Au niveau psychologique, c'était très difficile. Je me demandais ce que je pouvais faire, en restant 24 heures/24 à la maison. Je pouvais étudier, mais pour quoi? Et même si je pouvais terminer tout le curriculum, qu'est-ce qui arriverait ensuite?
Finalement, les Israéliens se sont retirés de Bethléem juste au moment où nous devions passer l'examen. Ça a été notre chance, d'une certaine façon. Toutes les écoles annoncèrent à la télévision qu'elles étaient ouvertes et que nous devions venir. Alors, nous avons travaillé dur et nous avons pu passer l'examen du Tawjihi au moment voulu. Environ 50% des étudiants ont réussi cette année-là. C'était moins que d'habitude parce que beaucoup d'étudiants s'attendaient à ce qu'il n'y ait pas de Tawjihi et qu’ils n'avaient pas de véritable raison d'étudier.
Après le Tawjihi, j'ai dû aller à l'université. A ce moment-là, la situation s'est graduellement améliorée. Pourtant, nous devions encore faire face à de nombreux problèmes: des gens allaient commettre des attentats suicides en Israël et les Israéliens venaient et attaquaient les maisons des gens. Les soldats israéliens détruisirent l'Université de Bethléem, en envoyant des bombes à l'intérieur et en prétendant qu'ils pensaient qu'il y avait des combattants à l'intérieur. Un étudiant a été tué. Après cela, ils ont reconstruit l'université. Ceci dit, à Bethléem, nous étions relativement épargnés. Nous entendions à la radio les nouvelles de Naplouse et Jénin, ce qui se passait là-bas était terrible : un camp de réfugiés détruit, des morts, des quartiers bouclés, etc.
Parce que la situation s'améliorait, nous pouvions aller dans des ONG. Elles nous ont aidés à reconstruire notre vision et notre communauté. Le gouvernement israélien a tout fermé devant nous, mais les ONG nous ont donné la possibilité d'en savoir plus sur la vie, ce que nous pouvons faire, comment nous devons nous comporter avec nous-mêmes et avec les autres.

Les violences continuent, les attentats suicides ainsi que les incursions israéliennes dans les territoires palestiniens, causant la mort d'un nombre considérable de civils. Par ailleurs, en 2002, le gouvernement Sharon décide de construire un mur dans les territoires Palestiniens, afin de les séparer physiquement des terres israéliennes. Ariel Sharon change son tracé initial pour inclure les principales colonies dans le territoire israélien. Une fois terminé, le mur courra sur plus de 700 km et annexera d'importantes quantités de terres palestiniennes. Il devient assez vite évident que la barrière de séparation emprisonnerait beaucoup de Palestiniens qui se retrouveraient coupés de leurs champs, lieux de travail, écoles, soins de santé, familles, etc.

En 2004, Yasser Arafat décède. Le 9 janvier 2005, Mahmoud Abbas est élu à la tête de l'Autorité Palestinienne. En août 2005, Israël se désengage de la bande de Gaza. En 2006, suite à une attaque vasculaire, Ariel Sharon est forcé de laisser sa charge de premier ministre à Ehoud Olmert.

2006 : victoire du Hamas aux élections

En janvier 2006, le Hamas remporte une victoire fracassante aux élections en Palestine, Mahmoud Abbas reste cependant président. La communauté internationale refuse de négocier avec le Hamas et suspend son aide au gouvernement palestinien dirigé par le Hamas, ce qui entraîne une importante crise financière. Des combats entre Hamas et Fatah commencent, les violences augmentent fortement, provocant de nombreux décès dans la bande de Gaza, et finalement, le Hamas y prend le pouvoir. L'Autorité Palestinienne ne contrôle aujourd'hui plus que la Cisjordanie

Un village chrétien envahi par la musique et la bière !

Le 10 octobre, il y avait un évènement qui mérite un petit mot : l’Octoberfest à Taybeh !
Taybeh est le seul village 100% chrétien de Palestine. Un homme a donc eu une excellente idée dans ce village particulier : brasser une bière palestinienne ! La Taybeh est vendue dans tous les pays arabes et est très appréciée des amateurs de bière (vous m’excuserez de ne pouvoir juger cet aspect de la Palestine !). Elle est d’ailleurs vendue en Belgique aussi, n’hésitez pas à la consommer !
Chaque année donc, en octobre, les habitants du village organisent l’Octoberfest, d’inspiration germanique ! Un festival de bière et de musique ! En MoyenOrient, vous imaginez un peu le tableau ? Il y a une foule digne d’un festival en Belgique, des petits trains touristiques pour les enfants, des concerts de musique qui vont du rap palestinien engagé à un groupe bavarois (grosses barbes et kilts obligés !) en passant par des groupe de dabka, des falafels, des produits artisanaux et de la Taybeh sans alcool pour les quelques Musulmans qui se risquent à venir jeter un œil !
C’était une soirée incroyable ! Tous les coopérants internationaux de Palestine s’y retrouvent, tout heureux de pouvoir profiter d’une fête alcool admis ! Les Chrétiens de Palestine savourent le sentiment d’être majoritaires pour un soir ! Et pas mal de Musulmans se joignent également à la fête et profitent d’une liberté normalement interdite. Et à 22h30… tout le monde rentre dormir !

Cette fête me donne l’occasion de dire quelque mots sur les relations entre Musulmans et Chrétiens de Palestine.
Il y a donc en Palestine une minorité importante de Chrétiens. Actuellement, les Chrétiens constituent +- 2% de la population palestinienne. Avant la création d’Israel et les conflits qui s’en suivirent, ils étaient 10% ! Mais les Chrétiens étant souvent plus riches et éduqués, ils sont plus nombreux à avoir fui le pays.
Les Chrétiens sont Palestiniens, et sont de ce fait unis avec leurs compatriotes musulmans contre l’Etat sioniste. En apparence, les relations sont donc très bonnes, il n’y a aucun problème majeur. Cependant il y a une différence de religion et de coutumes. Et quand on écoute un Chrétien, on entend très souvent des petites remarques teintées d’intolérance et de racisme. Ca me rend triste, parce que ça vient parfois de personnes que j’apprécie sincèrement ! J’en viens à être heureuse qu’ils aient un ennemi commun ! Et quand j’entends que la population de Taybeh interdit la vente de terrains à des Musulmans, je suis révoltée !
Par contre, de la part de Musulmans contre des Chrétiens, j’entends très peu de problèmes. Quand j’en ai parlé à un ami musulman il m’a dit « c’est normal, en tant que minorité, les Chrétiens ne se sentent pas toujours bien et c’est pour ça qu’ils ont du ressentiment ». Il avait l’air très peu inquiet. Je ne sais pas s’il est vraiment conscient du problème. Quand j’entends une femme dire « qu’ils puent » , moi je m’inquiète sérieusement ! Cet ami peu inquiet en apparence a quand même voulu se faire appeler Georges plutôt que Mohammed lors de la fête à Taybeh! Seulement pour rire… ?

Les oliviers au coeur de la Palestine





Un beau samedi matin d’octobre, Anaële et moi sommes allées à Ni’lin pour aider à la récolte d’olives. Petite explication de l’importance de ce phénomène.

La Palestine, ce sont les oliviers. Ils sont partout ! En dehors des villes, le pays (euh, je veux dire… ce petit territoire morcelé sans aucun statut !) est couvert de collines composées de terrasses d’oliviers. Ces paysages s’étendent à l’infini, et on ne s’en lasse pas ! La culture palestinienne est donc basée sur l’olive. Tout ici se mange avec de l’huile d’olive (et de préférence beaucoup !). Les olives préparées pimentées, nature, au citron, noires ou vertes, … sont très souvent servies à table. L’olive est le revenu de base de tout paysan palestinien. Et même si beaucoup de Palestiniens actuellement ont des jobs « modernes » (employés dans des entreprises de télécom, ministères, vendeurs…), ils ont tous des ancêtres cultivateurs d’oliviers et des terres héritées (souvent confisquées !) dont ils gardent un attachement inconditionnel. Et si leurs revenus ne dépendent plus directement des oliviers (je parle donc ici uniquement de ces Palestiniens engagés dans d’autres secteurs économiques !), ils gardent très souvent quelques oliviers qui leur sont bien utiles pour leur consommation personnelle annuelle.

Seulement, comme vous le savez, il y a dans ce pays une armée occupante, des colons israéliens et un mur… Quand on parle du conflit israélo-palestinien, on parle avant tout de territoires disputés. Après les problèmes liés aux millions de réfugiés palestiniens, il y a donc les problèmes liés au vol des terres agricoles. Les colonies israéliennes en Cisjordanie s’implantent dans des endroits non habités mais exploités par des Palestiniens, donc vitaux pour eux. Le mur de séparation entre Israël et la Palestine occupée va bien au-delà de la frontière internationalement reconnue (dite « la ligne verte ») et accapare ainsi sur des dizaines et centaines de km les terres palestiniennes. De nombreuses terres sont ainsi passées de l’autre côté du mur. Leurs propriétaires doivent demander un permis spécial pour aller les exploiter. Ces permis sont très difficiles à obtenir, et finalement n’autorisent parfois que quelques heures de passages… ou pas du tout !

L’armée israélienne défend donc l’accès des paysans à ces terres occupées par les colons ou utilisées pour « motifs sécuritaires ». En plus de ce problème pour les paysans palestiniens, il y a aussi l’hostilité des colons. Le but des colons israéliens est donc un Grand Israël qui s’étendrait de la Mer Méditerranéenne au Jourdain (et pour les plus extrémistes jusqu’à l’Irak !). Dans ce but, les colons font donc tout pour gâcher la vie des Palestiniens et qu’ils s’en aillent… Je n’ai pas trop envie de m’attarder sur ce sujet. Les colonies israéliennes, c’est le cœur du conflit. L’attitude des colons est complètement inhumaine à mes yeux. La majorité des Israéliens est d’accord : les colons idéologiques sont des extrémistes sans morale qui bouchent toute sortie possible du conflit[1]. Concernant la récolte des olives, qui a lieu pendant les mois d’octobre-novembre, les colons font tout pour entraver la récolte des Palestiniens. Ils viennent menacer, crier, lancer des pierres, tirer avec des armes… sur les Palestiniens. Les Israéliens, qu’on admire toujours pour leur travail dans les kibboutzim pour « faire fleurir le désert du Néguev » n’hésitent pas à déraciner des oliviers et brûler des champs entiers (que ce soient les colons ou l’armée « pour motifs sécuritaires »)

Pendant ce mois, il ya donc des centaines d’activistes internationaux et israéliens (oui oui, bien sur, il y a des israéliens activistes fantastiques !) qui viennent aider les Palestiniens à récolter les olives. Par leur présence, ils essayent d’empêcher les problèmes, espèrent que les colons et les soldats hésiteront un petit peu plus à faire acte de violence contre les paysans palestiniens. C’est vrai parfois… mais pas toujours !

Voilà donc pour l’aspect « politique » de la récolte. Cependant, le jour où nous sommes allés à Ni’lin, il était déjà trop tard pour aller récolter dans les endroits les plus « chauds », près du mur et des colonies. Nous avons donc été dans une famille et leur terrain tout paisible et ce fut une matinée d’une incroyable beauté ! Aider à ce phénomène si essentiel et vital de la culture palestinienne, grimper dans un arbre et en ôter tous ses précieux cadeaux, entendre les olives tomber sur les bâches de plastique, se sentir unis au sein d’une simple famille de Palestiniens, participer aux petites discussions et blagues pendant le travail, se reposer autour du thé de sauge, écouter le silence… J’ai savouré chaque seconde de cette matinée ! Et je cherche d’autres occasions ces weekends-ci de récolter, de préférence avec des groupes d’activistes cette fois !


[1] Il faut cependant ajouter qu’à côté des colons idéologiques, il y a aussi de nombreux colons économiques, qui viennent s’installer en Cisjordanie parce que l’Etat leur offre des conditions très avantageuses! Ces gens-là sont souvent assez peu au courant des conséquences de leur présence en Palestine occupée.

dimanche 5 octobre 2008

Histoires de bonnes femmes




Aujourd’hui, dix femmes de l’association, musulmanes et chrétiennes, s’envolent pour les Pays-Bas. Je leur ai dit au revoir vendredi et leur état d’excitation était assez impressionnant. La plupart ne sont jamais allées plus loin que Jérusalem. Beaucoup d’entre elles se sont mariées vers 16 ans, arrêtant donc l’école à cet âge, et se sont consacrées à leur famille et à leur ménage depuis lors. Beaucoup sont maintenant déjà grand-mères. Et les voilà qui, pour la première fois, passeront le fameux pont Allenby pour se rendre en Jordanie, prendront l’avion et visiteront un pays européen.




Avant leur départ, nous avons fait quelques séances de formation pour les aider à trouver leur moyen de communiquer la réalité de la Palestine à une audience européenne. Nous avons décidé d’aborder cela par le biais des histoires de leur vie quotidienne. Cela a donné lieu à des séances bouillonnantes où chacune veut raconter son histoire sans attendre la fin de celle des autres, où les éclats de rire fusent même si le contenu des histoires est généralement dramatique. Je me propose ici de vous écrire quelques-unes de ces « histoires » de femmes comme les autres, plutôt privilégiées même, puisqu’elles viennent d’une des villes les plus calmes de la Cisjordanie.

Histoires de couvre-feux
Le plus long couvre-feu imposé sur Bethléem a duré 40 jours. C’était durant la deuxième Intifada, au moment où les principales villes de Cisjordanie était assiégées par l’armée israélienne. Des militants du Fatah s’étaient réfugiés dans l’église de la Nativité, qui était en état de siège. Ce quartier-là était donc particulièrement tendu. Laurette habite non loin de l’église. Des soldats étaient postés en permanence dans la rue, jusque devant sa porte. Comme le couvre-feu n’était rompu qu’une heure par semaine, tout le monde se ruait dans les magasins, immédiatement vidés des quelques produits que les commerçants avaient pu acheter. Chez Laurette, on avait faim. Heureusement, elle avait deux poulets qu’elle avait fait entrer dans la maison et qui donnaient des œufs. Alors tous les jours, elle faisait un cake, tous les jours le même, elle n’avait pas d’autres ingrédients. Aujourd’hui, le goût du cake lui rappelle invariablement les heures de privation... et elle en rit. Mais à ce moment, le cake, elle ne pouvait plus le voir en peinture. Et son fils aussi s’en plaignait. Il observait les soldats qui recevaient leurs rations et il bavait à la fenêtre devant ces conserves, ces repas servis chauds dans des gamelles. Et Laurette avait peur qu’ils le repèrent et l’emmènent. C’est le moment des premières vraies disputes avec son fils.

Pendant les couvre-feux, les soldats lançaient des gaz lacrymogènes. Parfois, les gaz rentraient dans les maisons par les fenêtres et les habitants les inhalaient. Parfois, les femmes les respiraient en allant au magasin lors de l’heure de rupture du couvre-feu. Plusieurs femmes ont fait des fausses couches à cause de l’inhalation de ces gaz. Sylvana a perdu ainsi trois enfants d’affilée.

Histoires de check points
Les histoires de check points, il y en a des tas et je crois que j’en ai déjà raconté assez. Juste peut-être cette histoire de Mina, une jeune mère d’à peine vingt-cinq ans. Elle voulait aller à Jérusalem avec son fils de trois ans le jour de Pâques. Ce dernier sonnait en passant le détecteur de métaux. Ils ont eu beau essayer et réessayer, rien à faire, il sonnait. C’est alors que le soldat a trouvé la raison : son pantalon avait une tirette ! Il a alors demandé de l’emmener dans une pièce spéciale pour le déshabiller et le fouiller. Sa mère a protesté : comment voulez-vous qu’un gamin de trois ans soit un terroriste ? Le soldat était infléxible. Ils sont donc allés dans cette pièce spéciale, où l’enfant n’a fait que pleurer. Quand Mina est ressortie, elle a vu qu’un de ses bijoux qu’elle avait dû mettre dans une petite caisse pour passer le détecteur avait disparu. Elle a profité de cette journée à Jérusalem, mais sait qu’elle ne parviendra plus à y emmener son fils avant longtemps. Dès qu’elle en parle, il s’enfuit ou crie qu’il ne veut pas y aller.
La femme de Toine a eu le même problème avec sa fille de dix ans, à qui on a demandé de se déshabiller complètement à un check point. Elle a refusé de le faire… et de partir aussi. Elles sont restées là une demi-heure, jusqu’à ce que le soldat leur dise de se décider, qu’elles lui répondent de façon agressive et doivent définitivement partir.

Histoires de permissions
Pour aller à Jérusalem ou en Israël, il faut une permission. Les chrétiens ont une chance de l’obtenir le jour de leurs fêtes religieuses, mais c’est un peu une loterie. Certaines personnes l’ont, d’autres pas. Et souvent, certains membres de la famille l’obtiendront mais pas les autres, toute la famille renoncera éventuellement à y aller. Les musulmans peuvent essayer d’obtenir un permis les vendredis de ramadan, à condition… d’avoir 45 ans pour les femmes et 55 pour les hommes.
Il y a à Bethléem toute une série de femmes qui ont un magasin et essayent d’aller se réapprovisionner à Tel Aviv, où les articles coûtent moins cher. Mais alors l’obtention d’un permis commercial est encore plus aléatoire. Sylvana confie que si sa belle-fille n’obtient pas un permis ne fût-ce qu’une fois par an pour l’aider dans son magasin, elle devra fermer. Son nom est sur une liste noire depuis plus de vingt ans parce qu’elle a participé à un sit-in de femmes suite à la mort de son cousin tué en pleine rue par un sniper lors de la première Intifada.

Histoires de résistance
Les femmes sont bien moins impliquées dans les actions de résistance que les hommes. Pourtant, le cas de Beit Sahour, où les femmes ont joué un rôle prédominant, est connu ici. Lors de la première Intifada, les habitants de Beit Sahour ont refusé de payer leurs taxes à l’état d’Israël (avant les accords d’Oslo, il n’y avait pas encore d’Autorité Palestinienne) et utilisaient un slogan devenu célèbre : « no taxation without representation ». Les Israéliens sont entrés dans les maisons et ont saisi les meubles, proposant de les rendre en échange de l’argent. Les habitants ont refusé et ils ont en même temps décidé de refuser de prendre la carte d’identité israélienne. Ils ont apparemment vraiment rendu les Israéliens fous, ceux-ci ne savaient plus comment réagir face à la détermination des habitants, qui avaient créé toute une chanson sur le refus de payer les taxes.
Par ailleurs, si on entend par résistance également la capacité à rester sur sa terre malgré des conditions difficiles, à ne pas céder, je crois que les femmes palestiniennes comptent parmi les plus grandes résistances de l’histoire de l’humanité.