
Plus on s’informe sur le conflit israélo-palestinien, plus on se passionne. Ce conflit cristallise tant de choses sur le territoire de deux tout petits pays, qui, ensemble, ont environ la taille de la Belgique. Une première chose qui pousse à partir en Palestine, c’est la prise de conscience d’une injustice qui dure depuis presque un siècle (en 1917, par la Déclaration de Balfour, le ministre britannique des Affaires Etrangères se déclare favorable à l’établissement d’un foyer national pour le peuple juif, alors même que les Britanniques avaient promis aux Arabes la création d’un royaume arabe indépendant incluant la Palestine), ou soixante ans (en 1948, l’Etat juif est proclamé, il annexe environ 80 % des terres de la Palestine historique), ou encore quarante ans (en 1967, au terme de la guerre des six jours, Israël occupe les territoires palestiniens, annexe le plateau du Golan en Syrie, et le Sinaï égyptien)… A vous de juger… Une injustice qu’on ne peut en tout cas pas nier lorsqu’on connaît l’histoire de ce conflit et encore moins quand on se rend sur place.

La réalité palestinienne a taillé des hommes hors normes. Les rencontrer est une expérience unique pour nous, Européens. D’une part, il y a ce conflit séculaire, l’humiliation et la perte de temps quotidiennes des check points, des générations de réfugiés qui se suivent et ne quittent pas les camps pour la plupart, les passages en prison pour beaucoup, l’insécurité permanente, l’impression qu’une vie n’a pas le même prix partout dans le monde (en un week-end, quelque 120 Palestiniens tués pour 3 morts du côté israélien), le manque de perspective d’avenir… D’autre part, il y a un peuple fier, chaleureux, résistant. Les Palestiniens savent accorder de l’importance aux choses qui en ont vraiment. Pour eux, chaque geste compte, chaque acte a une signification. La première forme de résistance, c’est de rester dans son pays, sur sa terre, envers et contre tout, et juste le fait d’être là a un sens vital.

Il y a peu d’étrangers en Palestine, et ceux qui viennent sont généralement (voire toujours) solidaires du peuple palestinien. Nous sommes accueillis plus que chaleureusement. On ne tente pas de tirer profit de notre présence en obtenant de l’argent. Au souk, on n’essaye pas de nous vendre coûte que coûte un tapis, on nous souhaite la bienvenue. Et tout de suite, on parle à l’étranger, on se confie. Les conversations quittent très vite le terrain de la simple politesse pour aller vers des discussions plus personnelles, plus profondes.

Voyager en Palestine, c’est aussi se plonger dans un espace de rencontre (ou de choc, il faut l'avouer) des civilisations juive, chrétienne et musulmane. On assiste aux bar-mitszvas devant le mur des lamentations, on monte de quelques mètres, et on se mêle aux groupes de musulmans qui se promènent, papotent, prient… sur l’esplanade des mosquées. On redescend et on se plonge dans les ruelles du vieux Jérusalem pour croiser des pèlerins en plein chemin de croix. Il est fascinant de voir à quel point ces trois grandes civilisations se recoupent en ce lieu, et en d’autres (Hébron par exemple), même si c’est, hélas, généralement pour le malheur des habitants.

La volonté de travailler en Palestine est aussi née du constat qu’il y avait beaucoup de choses à y faire, que ma présence pouvait y être utile. De l’envie aussi de m’engager pour cette idée de paix à laquelle je suis attachée depuis bien longtemps mais qui n’avait pas beaucoup de consistance jusqu’à mon voyage en Palestine. Je suis dans le SCI, qui se présente comme une ONG pacifiste, depuis des années, et c’est entre autres avec cet objectif de paix que l’on participe aux chantiers. Mais ce mot sonnait assez creux pour moi. J’ai toujours vécu dans la paix, et si on nous raconte la guerre via l’école, les grands-parents, la littérature, le cinéma, tout cela fait partie d’une histoire qui fait peut-être froid dans le dos mais qui est définitivement révolue. Et puis, voilà qu’au contact des Palestiniens, et plus encore au contact des Palestiniens et Israéliens réunis, je me rends compte que la paix est en fait beaucoup plus complexe que la simple absence de violence, qu’il faut y travailler dur pendant des générations sans jamais être assurés des résultats. Et que la paix peut être des tas de choses différentes : quelle paix veulent-ils ? Et quelle paix voulons-nous pour notre monde ?

Pour répondre à une autre question qu’on me pose souvent : il y a sans doute une certaine part de danger à aller là-bas… Plus que quand je traverse Bruxelles en vélo ? Aucune idée. Je voudrais apporter un élément de réponse par un extrait d’un livre (La guerre israélienne de l’information, de Joss Dray et Denis Sieffert) : "Ce que nous choisissons de voir au cœur de la société palestinienne, ce que nous voulons en retenir nous dit au moins autant de choses sur nous-mêmes que sur les Palestiniens. Qui prépare la violence valorisera l’image de groupes islamistes exaltés brandissant des armes. Qui cherche autre chose n’a aucune difficulté à le rencontrer à Ramallah, Naplouse, Jénine ou Gaza. Ce simple mouvement de caméra, ce choix de cadrage peut être une exhortation à la guerre ou un appel à la paix." Les médias européens sont heureusement un peu moins idéologiquement influencés que la presse israélienne et palestinienne. Je ne prétends certainement pas que nos journalistes préparent la violence, mais ils recherchent le sensationnel, et le trouvent sans peine dans cette région. Mais lorsque l’on recherche autre chose, on rencontre des gens qui choisissent de mener leur combat à travers le travail social qu’ils font auprès des jeunes, des Israéliens et des Palestiniens qui décident de se rassembler pour apprendre à se connaître, échanger, manifester ou interpeller, des groupes de solidarité qui se créent… Et s’il est impossible d’oublier les affrontements, les gens ont également une vie quotidienne depuis 40 ans d’occupation, ils tentent de vivre plus ou moins normalement. Pour vous rassurer, je dirais aussi qu’en tant qu’étranger, on est protégés, par les Israéliens comme par les Palestiniens.
Finalement, c’est aussi l’envie de partager cette vie quotidienne qui me pousse à partir, et puis l’envie d’apprendre l’arabe, de manger des falafels et du zatar tous les jours, de voir un peu plus le soleil, de découvrir la musique et la poésie arabes, de boire du thé jusqu’à devoir pisser toute la journée, de rencontrer d’autres internationaux…
Cet article est beaucoup plus long et sérieux que ce que je pensais faire en prenant mon ordinateur (oh, comme je suis nostalgique de ne pas pouvoir dire « en prenant ma plume », c’est tellement plus romantique), mais peut-être aura-t-il permis que vous compreniez un peu mieux ma démarche.
Photos: 1. Mousa, de Beit Omar, en train de faire le guide devant un paysage palestinien typique, que le mur va bientôt considérablement transformer. 2. Un check-point à la sortie de Naplouse. 3. Le mur au point de passage de Kalandyia, à la sortie de Jérusalem. 4. Une partie d'une famille de Beit Omar. 5. Une grande famille de Kharas, avec un ami à eux (notre hôte), Roxane et moi. 6. Un morceau de Jérusalem, avec le dome doré de l'esplanade des mosquées. 7. Un Israélien et un Palestinien portent un t-shirt affirmant que quarante ans d'occupation, c'est assez. 8. Démonstration de danse folklorique palestinienne par un groupe de la maison de jeunes d'Asqar Camp à Naplouse. 9. Amjad, de Naplouse, nous offre un repas typiquement palestinien.
9 commentaires:
Continue à partager tes vues, impressions, expériences, photos avec nous. Cela rend l'histoire palestinienne plus humaine et compréhensible à mes yeux.
Clem
Excellent miss!
Bon résumé historique et personnel de la situation. Ce serait chouette qu'à un moment tu expliques un peu plus ton expérience avec les Israéliens et Palestiniens ensemble aux PaysBas, c'est pas banal comme expérience!!
Bizz
Je suis émue et fière de ma grande soeur quand je lis ça!
Ton texte est super, on a juste envie de lire la suite...
flo
Va va, Anaële, partager le meilleur de toi avec le meilleur des israeliens et des palestiniens qui t'accueillent. Ouvre des portes, des fenêtres, des brèches, que la vie passe à travers. Moi, je me suis déjà faufilée et installée clandestinement dans un coin d'une de tes poches et je n'ai pas l'intention d'en bouger.
J'observe, j'écoute, je respire et je suis avec toi.
Flo
C'est déjà super complet. J'attends avec impatience les premières impressions de ton arrivée, les débuts du boulot.
Plein de bisous
Dorothée
On parle bien sûr beaucoup de Condolezza R.et de sa dernière médiation avant que son patron ne se fasse "remercier". Nous préférons penser à notre Anaële qui aujourd'hui même a passé le check-point qui l'envoie vers son projet avec plein d'idées dans son grand sac.Comme disait B. Khader au SCI, ce sont les multiples petits gestes en faveur de la paix qui risquent plus de désamorcer le conflit que des rockets qui se perdent dans les champs. Bon vent, Nanou !
Anaële, je suis impressionné par ton blog. Tu as manifestement très bien étudié la question.
J'ai été personnellement confronté à cette "impossible entente" entre israëliens et palestiniens par mon travail d'une part (Israël était un de nos clients) et social d'autre part (notre groupe Ars-Nord-Sud s'intéresse beaucoup à la Palestine, et a des contacts avec le Liban).
Je n'ai qu'une chose à te dire : Bonne Chance.
Lucien
Bravo, chère cousine, pour ces mots qui nous font voyager à tes côtés. Quel talent littéraire et quel beau regard clairvoyant sur cette situation impossible qui parait si complexe au travers de nos médias habituels... Quelle belle leçon de vie...
Va, vis et deviens... Et reviens nous raconter tout ça...
Thomas
blabla
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