Ca fait déjà très longtemps que je voulais vous parler de Jericho.
Anaële avait déjà brièvement présenté la ville (article de mai 2008). Jericho, c'est la ville la plus basse de Palestine (-200m, à côté de la Mer Morte), la plus chaude, avec une histoire religieuse riche (mais ça c'est comme 80% des lieux en "terre sainte"), et une situation politique particulière... C'est surtout ça que je voudrais vous expliquer ici.
Jericho est la première ville qui a été déclarée entièrement palestinienne lors des accords d'Oslo. Il s'agit donc d'une ville palestinienne dans les Territoires Occupés Palestiniens, en CisJordanie. C'est une ville réputée pour être calme, vivant en relative tranquillité avec l'occupant israélien. Je vous avoue que je n'ai toujours pas compris pourquoi le conflit ne semble pas aussi tendu là-bas. Pourtan la frontière toute proche avec la Jordanie est contrôlée par Israël, quasi toute la vallée du Jourdain à part Jericho est envahie de colonies ou de "zones militaires fermées", toutes les plages de la mer morte, juste à côté, sont israéliennes, et régulièrement interdites d'accès aux Palestiniens, la rivière du Jourdain ainsi que la Mer Morte sont asséchées à cause de l'intense exploitation de l'eau par les Israéliens, alors que les Palestiniens n'ont qu'un accès restreint à cet or bleu... Bref, malgré tout ça, il semble que les Israéliens n'embêtent pas plus que ça les Palestiniens ni le contraire.
Alors je vous explique comment moi j'ai vu cette ville. Et comme souvent pour moi, je vois un pays essentiellement à travers ses gens.
Je voudrais vous présenter Mohammed, un jeune gars bien cool. D'abord, personne ne l'appelle par son vrai nom. Tout le monde l'appelle par un nom dont je ne connais pas l'histoire, qui ne ressemble à rien de spécial, qui pourrait être un nom juif ou américain, qui sonne plutôt cool. Il explique qu'il y a bien trop de Mahommed ici, alors il faut s'identifier autrement. Et pour cette autre identification, il a choisi un nom autrement moins arabe et musulman. Ici j'utilise son vrai nom, pour plus de discrétion... Mais ne l'imaginez pas moustachu intégriste!
Mohammed, c'est plutôt le style pantacourt qui tombe sur les hanches, baskets et démarche trankil... J'avoue, comme fille occidentale, je le trouve pas mal! Touchant, quand il s'éloigne discrètement de la conversation dans le salon, son petit tapis de prière sur ses épaules comme si c'était un essuie de plage. L'air de rien, il est musulman pratiquant, et pour lui c'est important.
Mohammed a la peau plus sombre que la majorité des Palestiniens. Ses grands-parents maternels viennent d'Afrique. En voyage pour la Mecque et Jérusalem, ils se sont installés en Palestine. Mohammed est donc Palestinien noir. Son histoire est compliquée, comme celle de tous les Palestiniens: entre l'exil en Jordanie et les voyages en Arabie Saoudite, beaucoup de Palestiniens ont, en plus de leurs papiers palestiniens, un passeport d'un autre pays arabe, ou d'un pays plus lointain. Il ne m'en a pas parlé, mais je me doute aussi que la vie de Mohammed ne doit pas être facile tous les jours, comme noir en Palestine. Le racisme est partout. Même si l'ambiance semble très décontractée et pacifique à Jéricho, je me doute qu'il a dû subir pas mal de remarques de la part de ses compatriotes qui ne sont pas tendres avec les noirs.
Mon ami travaille dans une plage de la mer Morte. Une plage israélienne 100%, avec jeunes filles en bikini, cocktails et musique à fond. Il parle l'hébreu parfaitement apparemment.
J'ai ouvert des yeux carrés quand il m'a expliqué qu'il était sorti pendant 7 mois avec une Israélienne juive! Des couples mixtes, je n'en connais aucun, à part une ou deux histoires relayées dans les médias et les documentaires pacifistes. Même parmi ceux qui fréquentent les activités d'échange Israéliens-Palestiniens, même à l'étranger, je n'ai entendu parler d'aucune romance.
Quand j'ai manifesté mon étonnement et demandé si ça n'avait pas été trop difficile pour lui, il m'a répondu timidement, qu'après quelques mois elle avait dû commencer son service militaire, et leur relation n'avait pas tenu le coup. Ben oui, j'imagine... On peut être très ouvert, j'imagine mal cette énorme contradiction de vie.
Mohammed et ses amis m'ont aussi profondément étonnée dans leurs réactions aux check-points. Dispersés dans toute la Palestine, les check-points concentrent toute la frustration des Palestiniens, l'arrogance militaire des Israéliens, et la haine des deux côtés. J'en suis une victime et une actrice comme tant d'autres. Je ne peux m'empêcher de tuer du regard les soldats, d'autant plus quand ils me draguent et par là m'accordent un statut différent des passagers palestiniens.
Nous avions passé l'après-midi avec Mohammed et les autres à discuter de religion et de politique. Dans les deux domaines, j'avoue que j'ai été étonnée et inquiète de voir que j'étais parfois bien mieux informée qu'eux. Ainsi, mes amis étaient persuadés que selon les accords d'Oslo, les zones A étaient pour les Palestiniens, B pour les Israéliens et C sous contrôle partagé. Moi j'étais persuadée (voyez les articles de novembre d'Anaële, la référence! ;-)) que B était la zône "mixte". Donc on avait parié là-dessus. Et comme arbitre, mes amis ont demandé aux soldats d'un check-point. Donc pendant notre passage en voiture, alors que j'étais assise à l'arrière, toute pleine de ma frustration et haine habituelle, j'entends Mohammed demander, avec grand sourire, au soldat quelle zône est sous contrôle mixte. Et le soldat de ne pas savoir, d'interpeller ses copains, et tout le monde papote de ces subtilités politiques pourtant vraiment importantes, comme si c'était normal! Pendant ce temps, un soldat me fait baisser ma vitre, regarde mon passeport, me demande si je suis sur Facebook et si je veux chatter avec lui. Comme mes hôtes ont l'air de bonne humeur, j'essaye de m'adapter à l'ambiance et souris aussi... Même quand ce s... dit à tout le monde "De toute façon, zônes A, B ou C, tout est à nous, tout est aux Israéliens!" grrrrgngngnng. Personne ne sait finalement, on repart en saluant les soldats, mes amis continuent à rigoler. Mais disent quand même "tout est aux Israéliens, ouais, c'est ça, ptit c..."
Plus tard, au retour de la Mer Morte le soir, check-point volant. Il s'agit de contrôles israéliens mobiles, en plus de tous les points de contrôle fixés et parfois bien organisés comme à Bethlehem ou Kalandia. Donc un soldat nous arrête, nous regarde par la fenêtre, Mohammed répond avec son parfait hébreu, sa courtoisie... Et puis je suis étonnée, au moment de partir notre chauffeur lance "shukran", merci en arabe, au contrôleur. Je lui demande pourquoi il termine la discussion en arabe et non en hébreux, et il me répond, sans en dévoiler plus, qu'il dit toujours Shukran et Insh'allah en arabe. Et j'ai eu l'impression toute personnelle que c'était sa seule petite résistance palestinienne, importante pour lui. Il peut maîtriser l'hébreu, être sympa avec tout le monde, à la fin il dira toujours merci en arabe, au moment de partir, quand il sait que le soldat ne va plus l'arrêter.
Finalement ma description de Jericho a été assez longue, mais personnelle.
Je voudrais juste rajouter un autre moment qui m'a énormément touché. Mon autre ami de Jericho, que j'appelle ici A., que j'ai revu plusieurs fois, adorable lui aussi, tout cool et tranquille. Il m'a expliqué, dès notre première rencontre, que son frère était mort il y a deux ans... d'un accident avec son meilleur ami! Les deux amis servaient dans l'armée (ou cet espèce de groupe dépourvu d'aucun pouvoir à part celui de parader en armes!). L'ami a tiré sur le frère de A. en pensant que son arme était vide, comme ça, dans une conversation! Comment la mort peut être aussi absurde?! Cette région est tellement pourrie par ce conflit sans fin que les gens meurent par accident! Et j'ai lu qu'ils étaient nombreux à être victimes de ce genre d'accidents, en Israel comme en Palestine. Comme s'il n'y avait pas assez de morts comme ça.
Et mon ami A. qui garde le sourire, malgré la douleur de cette mort absurde, suivie de la mort "de tristesse" de son père, deux semaines plus tard...
A chaque fois que je le vois, cet ami me touche profondément par la douceur et la simplicité de son sourire. Dans ce cas-ci, comme dans d'autres, j'ai la même conclusion que mon père "la dureté de leur vécu a suscité, chez beaucoup de Palestiniens, le meilleur alors qu'il aurait pu éveiller le pire".
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