jeudi 2 octobre 2008

Comment avoir des relations pacifiques avec des Israéliens...




1. Camp aux PaysBas avec Israéliens et Palestiniens: Une Belge de Bruxelles, un Belge de Flandres et deux Israéliennes qui discutent... de conflits, pardi!
2. Camp aux PaysBas avec Israéliens et Palestiniens: Tous dans le même bateau!
3. Camp aux PaysBas avec Israéliens et Palestiniens: une Palestinienne et une Israélienne... papillon ou démon?
4. Célébration du nouvel an juif, rosh hashana

Voilà plusieurs semaines que je voudrais écrire un article sur ma relation à Israël et aux Israéliens et je n’arrive pas à commencer, à structurer mes pensées. C’est un sujet qui me tient à cœur, qui est très délicat. J’essaye donc, désolé d’avance si vous ne comprenez pas toute ma logique… ou mon manque de logique !!


Pour en revenir au début pour moi, le premier souvenir que j'ai de mon intérêt pour le conflit remonte à mon séjour en Afrique du Sud en 2001. Venant de Belgique où les médias sont réputés plutôt pro-palestiniens, j'étais intéressée de connaître l'avis très pro-israélien des Sud-Africains blancs qui s'identifient aux Israéliens. Moi qui ne lis que des romans, j'ai été assez motivée pour lire, en anglais, la biographie de Golda Meir et le livre de la fille de Yitzhak Rabin ! Ensuite, pendant plusieurs années, j'ai rêvé d'aller dans la région, 6 mois en Israël et 6 mois en Palestine, pour connaître les deux visions ! Puis j’ai rencontré différentes personnes, j’ai été à des conférences… et j’ai finalement décidé de partir un mois l’année passée avec mon amie Anaële.

A ce stade j'avais donc changé de vision : de vouloir connaître les deux côtés, je n’allais plus qu’en Palestine (et en Israël mais avec des Palestiniens uniquement). En Europe on valorise l'objectivité et la neutralité au point que cela devienne parfois une peur de se positionner. Après avoir voulu aller dans les deux « pays » pour garder ce recul critique, j'assume maintenant que je soutiens la cause palestinienne. En effet, je pense qu'il ne s'agit pas uniquement ici d'un conflit avec des enjeux importants et défendables des deux côtés. Il s'agit en plus d'un peuple sous occupation, sans lobby économique comparable au lobby juif américain, sans représentation politique sérieuse, sans soutien politique extérieur sérieux. C'est dans ce sens que j'estime qu'il faut défendre la cause palestinienne. Parce que le rapport de forces est complètement inégal, parce que les injustices sont nombreuses.


Je suis donc clairement contre 99% de la politique israélienne. Mais il ne faut pas en conclure que je suis contre les Israéliens. Pendant le mois d’août, j’ai participé à un camp pour la paix aux Pays-Bas, avec des Israéliens et des Palestiniens. J’ai donc eu l’occasion de rencontrer quelques Israéliens avec qui j’ai eu de nombreuses discussions passionnantes, qui m’ont fait comprendre beaucoup de choses… et qui sont devenus des amis ! En Israël, ces jeunes sont tous considérés plutôt de gauche, engagés pour la Palestine. Et pourtant… il y a de nombreux points sur lesquels je ne suis pas d’accord avec eux ! Mais il y a aussi des points d’accord ! Surtout, je prends maintenant mieux conscience des enjeux pour eux dans le conflit, je comprends (ou au moins j'essaye !) certaines de leurs peurs et volontés.

Je fais la différence entre la politique israélienne et les citoyens israéliens qui veulent simplement vivre leur vie du mieux qu’ils peuvent. Et pourtant… pourtant il y a quelque chose en moi qui continue à penser que chaque citoyen israélien a une part de responsabilité. Je ne sais pas si je peux penser ça, si je peux juger mes amis et les citoyens israéliens en général. Je ne sais pas comment je ferais à leur place, dans une société et un pays avec lequel je ne suis pas d’accord mais dont je ferais partie, ainsi que toute ma famille et mes amis. Mais je continue de penser que les citoyens devraient pouvoir faire quelque chose. Mes amis israéliens me disent que c’est quasi impossible de refuser le service militaire, mais certains le font… Mes amis me disent que c’est interdit d’aller en CisJordanie, mais certains le font… Et puis si je ne crois plus que les citoyens peuvent changer quelque chose, dans quelle possibilité de changement je peux encore croire ???

Cette semaine j’ai été à Haifa et à Tel Aviv dans les familles de deux amies, pour fêter le nouvel an juif. Les familles ont été adorables avec moi en m’invitant et en m’expliquant chaque tradition et bénédiction. Ils ont été adorables, j’ai été profondément touchée de leur sens de l’hospitalité (qui est apparemment un trait culturel israélien). Et pourtant, dans une des deux familles, j’ai été mal à l’aise de voir ces kippas sur la tête, ce silence sur mes expériences en Palestine, ces bénédictions basées sur la protection « contre les ennemis »… Mon amie m’a dit la difficulté qu’elle-même avait de parler avec ses grands-parents particulièrement fermés aux arabes.

Il faut dire que même s’ils ne le veulent pas, tous les citoyens sont impliqués dans le conflit par leur service militaire de 3ans. Israël, l’armée israélienne, c’est la somme de tous ces individus ! Même sans le vouloir, je considère que chacun d’eux participe à la politique israélienne et à l’occupation. J’ai été très touchée par le témoignage d’une amie qui parle d’une nuit qu’elle a dû passer à un checkpoint, comme soldat : « En une nuit, j’ai compris tout la colère des Palestiniens envers la situation et en même temps je ne les ai jamais autant détestés ». Les Israéliens sont donc aussi des pions dans cette situation, on les oblige à rester des heures durant à contrôler un checkpoint où il n’y a que de la haine, des deux côtés du guichet… Eux aussi sont pris dans une situation où leur marge de manœuvre est faible et où ils sont amenés à détester l’ennemi.

Je reviens confuse de ces deux jours. Je ne peux plus détester Israël, après l’accueil que me font mes amis ! Mais qui détester, sur qui projeter ma colère ?

Aujourd’hui, alors que j’éprouve tellement de difficultés à ordonner mes émotions et mes idées, je suis d’autant plus impressionnée des Palestiniens qui s’engagent dans des rencontres avec des Israéliens.

Dans les discussions sur ce conflit, on se sent toujours obligés de se positionner. On est d’un camp ou de l’autre. On est donc ennemi d’un camp ou de l’autre. Je suis clairement du côté palestinien, je suis contre la politique israélienne. Quand je rencontre des Européens qui voyagent en Israël, je me surprends parfois à vouloir les juger.

D’autre part, comme Européen, on a cette tendance écrite ci-dessus à vouloir rester neutre et objectif. Je pense que ce désir d’objectivité cache en fait le sentiment de culpabilité que les Européens garderont longtemps envers les Juifs. J'ai réalisé comme, en Belgique, quand je parle de mes voyages en Palestine à quelqu’un qui ne me connait pas bien, je me sens obligée de préciser que je n'oublie pas le côté israélien du conflit. J’explique toujours que j’ai participé à un camp avec des Israéliens. Je donne ces précisions pour moi-même et pour mon interlocuteur, pour « prouver » que je n’ai rien contre les Juifs. Vraiment, je serais paniquée, honteuse, confuse si quelqu'un pouvait me juger antisémite. Et c'est alors que je me sens si triste de voir le pouvoir qu'a le sionisme israélien sur le monde, si triste de voir comment le « plus jamais ça » est devenu « n'osez plus jamais la moindre critique ! ».

Heureusement mes amis Israéliens ne raisonnent absolument pas comme cela ! Au contraire, mon message est aussi de montrer qu’il y a en Israël des gens très engagés. Hélas, ce n’est pas la majorité. Israël est caractéristique par sa diversité. Entre les Juifs ultra-orthodoxes, les Juifs religieux, les colons, les jeunes branchés de Tel Aviv, il y a à boire et à manger ! Des opinions extrêmes se confrontent et ils peuvent être heureux d’avoir un ennemi commun pour ne pas s’entre-déchirer ! Malheureusement, je pense que la majorité des Israéliens est blasée et sait peu de choses. Et les Israéliens opposés à leur gouvernement pensent qu’ils ne peuvent rien y changer.

Quant à moi, j’avoue que je ne sais pas dans quelle possibilité de changement je peux croire…

mardi 30 septembre 2008

On finit par s'habituer...?




1. Le mur, tout près de chez moi. 2. Le check point de Kalandia, entre Jérusalem et Ramallah. 3. La colonie d'Aroma, que l'on voit de Bethléem et Beit Sahour, construite au sommet d'une colline autrefois boisée.

Lors de mon passage éclair en Belgique, Dennis m’a posé une question qui m’a laissée sans réponse. Lui qui commençait à devenir vraiment nerveux face aux soldats, check points et autres injustices après deux semaines en Palestine voulait savoir comment on faisait pour vivre là-dedans si longtemps. Comment fait-on pour garder son calme ? Que ressent-on ?

Je me suis alors demandé si j’étais atteinte du symptôme de l’« habituation-normalisation ». Les Palestiniens se plaignent de s’habituer malgré eux à une situation qui n’est ni normale ni acceptable. Maintenant, faire la file à un check point, voir l’armée entrer dans les camps de réfugiés et les villes, se voir refuser un permis sont de simples faits de la vie quotidienne, des petits événements que l’on ne mentionne plus parce qu’ils vont de soi. Mais comment pourrait-on vivre ici sans s’habituer à tout cela ?

Il y a quelque temps, Yasser nous racontait une histoire. Une femme va voir un sage en se plaignant : « c’est insupportable, ma maison est trop petite, j’ai maintenant neuf enfants et un mari, je n’en peux plus ». Le sage lui suggère de faire entrer les poulets dans la maison et de revenir une semaine plus tard. Lorsqu’elle revient, elle se plaint de plus belle : « ça n’a rien arrangé, on est serrés comme des sardines. » Le sage lui dit alors d’amener une chèvre dans la maison et de revenir après une semaine. Elle revient épuisée : « je n’en peux plus, c’est de mal en pis. » Le sage lui demande de faire entrer un vache dans sa maison et de revenir une semaine plus tard. Lorsque la femme revient, elle a des cernes jusqu’à la moitié de la joue et s’affale face au sage : « cette vie est insupportable ». « Très bien », répond le sage, « tu peux maintenant enlever la vache ». Une semaine plus tard, la femme revient, beaucoup moins fatiguée : « c’est beaucoup mieux ». Le sage lui propose alors d’enlever la chèvre. Elle revient remercier le sage et se dit très satisfaite. Il lui dit encore d’enlever les poulets. Lorsqu’elle revient, la femme a un énorme sourire et dit : « c’est le paradis ».

Cette petite histoire illustre en fait ce qui se passe ici. Lorsque les Palestiniens ont perdu plus de la moitié de leurs terres et que des millions de personnes se sont retrouvées réfugiées, les Palestiniens se sont évidemment plaints et ont voulu se battre pour retourner chez eux. Lorsque la partie restante a été occupée, ils ont réclamé le retrait des Israéliens et leur indépendance. Ensuite, l’accès à Jérusalem et aux territoires d’avant 1948 a été contrôlé et même interdit pour la plupart des Palestiniens. Des colonies ont commencé à apparaître dans le paysage palestinien, annexant des parties importantes de terres, puis des routes interdites aux Palestiniens ont relié les colonies. Des centaines de check points ont été construits à travers le territoire palestinien. Maintenant, il y a le mur. Ajoutons encore à cela le pompage massif de l’eau par les Israéliens et l’interdiction imposée aux Palestiniens de percer au-delà d’une certaine profondeur, le contrôle de la vallée du Jourdain et de la mer morte. Sans compter les dizaines de petites frustrations quotidiennes. Et aujourd’hui ? On doit se réjouir quand on libère 200 prisonniers (sur environ 10 000) ou qu’on enlève une dizaine de check points (sur plus de 300). On réclame à Israël l’argent des taxes qui revient à la Palestine et a été confisqué. On manifeste encore contre le mur, mais on n’y croit déjà plus vraiment.

Heureusement, les idéaux sont encore là : les Palestiniens n’ont pas complètement renoncé au droit de retour, ils gardent leur fameuse carte de réfugié censée leur garantir ce droit. On rêve encore d’un Etat palestinien libre et indépendant, ou mieux d’un seul Etat, où tout le monde aurait les mêmes droits. On rêve encore de retourner sur la plage de la méditerranée ou de pouvoir un jour voyager sans devoir passer l’Allenby bridge pour aller d’abord en Jordanie. Et rêver, c’est déjà ça, c’est déjà ça…

Comment une étrangère peut-elle s’habituer à cela ? Elle sait qu’elle ne vit dans ce foutoir que pour une durée limitée et peut retourner dans son confortable petit chez-soi dès qu’elle le veut. Elle devient un peu plus pessimiste sur la nature humaine et les possibilités de jamais trouver une solution à ce conflit.
S’habitue-t-on vraiment à tout ? Comment s’étonner que le Proche-Orient ressemble à une casserole sous pression, constamment prête à exploser.

dimanche 21 septembre 2008

Ecoutez le battement du coeur de la Palestine

Ce samedi soir, j'ai fait une escapade à Ramallah, capitale officielle et culturelle de la Palestine, à défaut de Jérusalem!
J'y ai passé une excellente soirée dans le "Cultural Palace", bâtiment tout beau, tout neuf, avec une grande salle de spectacles et conférences. J'ai assisté à un concert en l'honneur de Mahmoud Darwiche, LE grand poète palestinien mort il y a 40 jours (voir l'article d'Anaele écrit en août). Trois musiciens avec leur ouds et un quatrième avec ses percussions toutes douces accompagnaient la voix pleine d'émotion du poète. Evidemment, ce n'est pas facile de suivre un récital de poésie en arabe! Et pourtant... Darwiche, c'est le coeur de la Palestine qui bat. Même sans comprendre les nuances, parait-il vraiment belles, de chacun de ses mots, on est touché par les émotions. J'ai aussi été aidée par les traductions de mon amie Suad!
L'image qui m'a le plus touchée hier:
L'homme perdu dans le désert, assoifé, survit grâce au mirage. L'espoir fait donc bien vivre. Ainsi va le Palestinien, il continue à marcher grâce à l'illusion d'être un jour libre sur sa terre.

jeudi 18 septembre 2008

Une expérience toute ordinaire ici

J’ai besoin de vous écrire ce soir, parce qu’Anaële rentre en Belgique. Ce soir ! Eh oui ! Son visa est expiré et Israel ne veut plus lui en donner de nouveau. Ce ne sera que pour 10jours, elle a son vol de retour, mais moi je me sens triste et en colère.

Israel contrôle donc la mobilité de tout et tout le monde, sur leur territoire et sur celui de leur voisin (évidemment pour certains cela ne fait qu’un !). C’est toujours le grand sujet de conversation entre coopérants internationaux ici… les visas et contrôles à l’entrée et à la sortie du territoire. Au point que souvent ça m’énerve, parce que le fait d’en parler tout le temps n’encourage pas à garder son sang froid. Mais aujourd’hui, j’ai besoin d’en parler, parce que je trouve ça tellement… absurde, triste, injuste.

Anaële rentre en Belgique pour 10 jours puis réessayera de venir. On ne sait rien sur les probabilités de réussite parce que ces décisions sont souvent complètement arbitraires… Parfois on passe sans aucune question, parfois on est refoulé ou on a un visa d’une semaine. Evidemment, on passe mieux comme touriste chrétienne en vacances pour une semaine que comme arabe engagé qui vient en reportage à Naplouse. Mais pour le reste, le nombre de tampons inscrits dans le passeport, le type de travail (réel ou qu’on invoque !), la religion d’origine, rien ne peut aider contre la mauvaise humeur du jeune israélien qui décidera de notre sort. On entend tellement d’histoires différentes ! Mais il n’y a aucun critère clair de refus de visa. Si au moins il y avait une raison, même si elle ne me convient pas, on saurait à quoi s’attendre ! On saurait s’organiser ! On ne devrait pas faire des allers-retours à l’étranger tous les 3 mois, on ne devrait pas faire toutes des démarches administratives coûteuses pour rien, on ne laisserait pas tomber des beaux projets du jour au lendemain…

Que ce soit bien clair, je ne dramatise pas la situation de mon amie ! Avant d’être le problème de quelques internationaux volontaires temporairement, il s’agit évidemment de problèmes vécus au quotidien par des millions de Palestiniens. Problèmes souvent bien plus graves ! C’est bien clair ! Anaële pourra profiter de frites, de forêts et de pluies pendant quelques jours. Et moi je suis assez grande pour m’en sortir toute seule, et les Palestiniens sont assez sympatiques pour me faire 100 autres amis !

Si j’en parle, c’est simplement pour dire qu’une fois de plus, les injustices vécues par le peuple Palestinien me sautent au visage. Rien que par notre présence sur cette terre, on s’expose à cela. Par notre présence, on tente de montrer notre soutien à cette cause qui en a besoin.

dimanche 14 septembre 2008

Smell the jasmine and taste the olives !

Marhaba!

Je me joins à Anaële pour vous partager mes impressions de Palestine, ceci pour un an. Pour ceux qui ne me connaissent pas, je suis une amie d’Anaële depuis plusieurs années. Nous avons passé un mois ensemble en Palestine et Israël l’année passée. Depuis, nous avons toutes les deux voulu revenir, comme beaucoup de personnes qui visitent cette région incroyable. Et me voilà à Bethlehem depuis le 1er septembre et jusque fin juin. Je suis engagée comme volontaire par une association locale, EJE, les Enfants, le Jeu, l’Education (voir www.ejepal.org). L’essentiel de mon travail au sein de cette association est d’être institutrice pour des enfants de 2-3ans à l’école maternelle française du Petit Prince.

Voilà deux semaines que je suis ici, je voudrais vous partager mes premières impressions. Pour moi, la Palestine, c’est :
- « Smell the jasmine and taste the olives » C’est par cet sms que la compagnie de téléphone nationale m’accueille après quelques heures sur le territoire. Je n’imagine pas Base ou Proximus exprimer de l’hospitalité par de la poésie ! C’est vrai que le jasmin est partout à Bethlehem et mes déplacements à pied sont un plaisir du nez. Plaisir des yeux aussi devant les quelques oliviers de la ville, mais surtout devant toutes les collines de Palestine recouvertes de ces arbres pleins de richesses.
- Un mur que j’essaye d’oublier mais qui revient régulièrement pointer son nez sur ma route, au sein même de la ville palestinienne de Bethlehem. Un mur qui est comme un livre ouvert des souffrances de la Palestine Occupée, mur recouvert de dessins, textes et photos.
- Des repas de fête partagés à 17h57 dans des familles, à l’heure de rompre le jeûne du ramadan.
- Des camps de réfugiés, tous pareils, avec leurs minuscules ruelles, leurs maisons détruites, leurs histoires de familles arrêtées au milieu de la nuit, leur chômage et leurs enfants innombrables.
- La famille de mes voisins dans le quartier. Des belles femmes aux cheveux libres (ils sont chrétiens) et en tee-shirt, qui rigolent comme des folles en jouant avec une balle et des pierres (mais non, pas des pierres pour jeter aux soldats !) dans la rue, le soir.
- Des discussions interminables avec Anaële qui m’épate complètement… Elle est le meilleur guide de Palestine, venez vivre cette expérience, « wala », je le jure !
- La sueur et le mal de crâne lors de mes cours d’arabe ! Mon objectif de rattraper Anaële semble impossible ! Heureusement il y a le sourire de Marina, ma prof pleine de patience ! ;-)
- Le checkpoint… je n’ai même pas le courage d’écrire là-dessus. C’est comme tout ce qu’on vous décrit dès qu’on parle de Palestine, il n’y a rien de nouveau !
- Un certain fatalisme. Lors de mon voyage l’année passée je sautais sur chaque occasion d’apprendre et de comprendre les difficultés de la situation et mon cœur bouillonnait de révolte que j’exprimais clairement. Cette année, mon attitude est très différente. J’essaye de rester assez distante, pour vivre mon année entière sans dépression. La révolte a aussi laissé la place à un certain fatalisme qui est omniprésent ici. Florence disait qu’elle avait été choquée de voir très peu d’espoir en Palestine, je suis d’accord. Ils ont juste l’espoir minimum pour continuer à vivre. Je ne vais pas marcher tout le long du mur et lancer des regards noirs aux soldats au check point… Mon regard tente de se raccrocher aux oliviers plutôt qu’au mur, je baisse les yeux devant les soldats… Mais alors que je fais tant d’efforts pour ne pas trop penser, mes yeux se remplissent de larmes à la vue d’un vieillard évanoui au check point, après des heures d’attente en plein soleil pour aller prier à la mosquée El Aqsa de Jerusalem, un vendredi de ramadan.

Je ne sais pas si je dois terminer mon message sur cette note-là… Après vous avoir partagé le fond de mes pensées, je n’ai pas envie de me forcer à redevenir positive. Mais le pessimisme ne reflète pas l’ensemble de mon expérience palestinienne. Parce que j’arrive à ne pas trop réfléchir et parce qu’il y a toujours un sourire chaleureux, un olivier ou un enfant sur ma route, finalement c’est quand même un incroyable bonheur que je sens ici, personnellement.

mercredi 10 septembre 2008

Ces prisonniers politiques





Photos: 1. Yussef ravive ses souvenirs dans l'ancienne prison d'Al-Faraa. 2 et 3. Accueil des prisonniers fraîchement relâchés à Hébron.

Il y a peu, tous les médias ont annoncé qu’Israël avait relâché une série de prisonniers palestiniens (presque 200), ils espèrent ainsi renforcer l’Autorité Palestinienne.

Et on a fait la fête à Hébron. Il y a eu tout un meeting pour accueillir les prisonniers libérés, l’un deux avait passé vingt-sept ans dans les prisons israéliennes. C’était le héros du jour. La foule était en liesse, les drapeaux valsaient, les gens hurlaient. Les femmes avaient même mis une casquette au motif de keffieh par-dessus leur voile.

Et puis, à un moment, quelqu’un a rappelé dans le micro qu’il y avait encore près de 10 000 Palestiniens dans les prisons israéliennes. Ben oui, après tout, il ne faudrait pas les oublier. Et j’ai pensé à Mousa, qui est toujours en détention administrative et donc n’espérait même pas être libéré. Il arrivera bientôt au bout de la période de six mois à l’issue de laquelle il devrait être libéré. Mais les Israéliens ont refusé de promettre cette libération alors qu’ils le font dans certains cas. Ils n’ont donc apparemment pas envie de le relâcher, et il y a fort à parier qu’il passera six mois de plus en détention administrative. Ensuite ? On verra... « Mais ce n’est rien, nous rassure son frère, on est habitués. Moi, j’ai déjà été arrêté dix fois. »

Et je pense à ce jeune inconnu qui s’est fait arrêter à Kharas la nuit même et est passé en jeep sous ma fenêtre. Trois grosses jeeps bien bruyantes pour un seul jeune, il y a presque de quoi être fier.

Et je pense à ce jeune de Dheisheh qui se tapit dans le camp, en attendant il ne sait pas trop quoi. Jeudi passé, une cinquantaine de jeeps et gros blindés (rien que ça !) sont entrés dans le camp de Dheisheh. « Ce n’était pas dangereux, commente Louay, ils cherchaient quelqu’un de précis et ne venaient pas pour provoquer les autres. » Ils recherchaient un jeune, mais ce dernier le sait et il sait aussi que s’il est renvoyé en prison, il y passera huit ans, c’est ce qu’on lui a promis à sa sortie de prison il y a quelques mois (il y avait passé quatre ans). Il ne dort donc plus chez lui et n’y passe qu’en coup de vent. Qu’importe, les militaires ont embarqué le frère et le père. Le lendemain soir, nous mangeons à Dheisheh. Après le repas, nous allons fumer l’arguilé chez un ami de Louay et rencontrons ce jeune. Il ne peut pas chercher de travail, ni étudier, ni se marier, ni passer aucun check point. Il se cache, c’est tout, il pense à ces huit années à venir. Il ne dit rien, il est assis là, au milieu de tous ces gens, le regard dans le vide, ailleurs. Que peut-il encore attendre de la vie ?

Alors oui, quelques prisonniers ont été relâchés. C’est une victoire. Avec Yussef et Nasser, nous avons visité l’ancienne prison israélienne d’Al-Faraa, aujourd’hui devenue un centre de loisirs pour les jeunes, un endroit magnifique au milieu de la nature. C’est une victoire aussi. Maintenant, les prisonniers sont envoyés dans les colonies et puis en Israël. Mais les traitements ne se sont pas améliorés, et je doute que les minuscules cellules, salles d’interrogatoires et endroits où faire « attendre » les prisonniers dans des positions inconfortables aient laissé place à quelque chose de bien différent. Ce sont des victoires, il en faut bien, mais plutôt des demi, voir des dixièmes de victoires.

L'histoire de Dima

Voici l'histoire d'une jeune fille on ne peut plus ordinaire, d'une famille plutôt privilégiée, plutôt tranquille...

J’étudiais en France quand l’armée a commencé à construire le Mur, après que la deuxième Intifada ait commencé. Mes parents habitaient dans cette maison située aujourd’hui à trois mètres du mur, aujourd’hui, nous ne l’utilisons que comme bureau. Il y avait déjà des problèmes avant la construction du Mur parce qu’il y avait une base militaire près de chez nous, il y avait souvent des coups de feu.

Le Mur était censé être construit à quelques dizaines de centimètres de la maison, ne laissant le passage qu’à une personne. Mon père s’est beaucoup battu et maintenant, il est à trois mètres, de façon à laisser passer une voiture. Quand ils ont commencé à construire le Mur, nous avons dit au revoir à nos voisins de l’autre côté de la rue, aux magasins et au soleil. Les maisons situées sur le trottoir d’en face sont toujours là. Il y a deux murs : l’un proche de nos maisons et l’autre proche de leurs maisons, et il y a une route au milieu, de sorte que les Israéliens puissent passer et aller prier sur la tombe de Rachel. Ils peuvent atteindre cette route directement depuis Jérusalem, alors que nous ne pouvons pas y aller. Pourtant, ce n’est pas un site sacré uniquement pour les juifs, ça l’est aussi pour les musulmans. Maintenant, le quartier est mort et un peu effrayant d’une certaine façon. La journée, ça va encore, mais la nuit, personne ne veut être ici… Et c’était la route principale de Bethléem, qui menait à Jérusalem, et vers toutes les directions importantes en fait. C’était donc plein de vie et très bruyant, avec des voitures et des camions, tout passait par ici. C’est triste que ce soit mort maintenant. Cela me fait suffoquer. Cela me transforme en un petit morceau de poussière, j’ai l’impression que je vais finir par m’évaporer.

Quand ils construisaient le Mur, j’étais loin et cela me rendait malheureuse parce que même s’il y avait beaucoup de problèmes, je voulais en faire partie. J’avais un besoin très profond de savoir exactement ce qui se passait parce que j’étais si loin, j’étais à l’affût de la moindre nouvelle. Ma mère a eu de grandes difficultés émotionnelles à quitter la maison parce qu’elle y avait tant de souvenirs. Il y avait des coups de feu et certaines balles sont entrées dans la maison, mais même après cela, ma mère ne voulait pas partir.

Le Mur est un signe pour dire : « partez d’ici ». Il est intimidant. Il annexe beaucoup de terres. Si vous allez du check point vers la colonie Gilo, vous pouvez voir toutes ces terres. Certaines appartenaient à mes grands-parents. La route du Mur ne sert que leurs intérêts, comme leur permettre d’aller prier, et les autres peuvent aller en enfer. Ils rendent notre vie impossible. Ils mettent le Mur au milieu d’école, de voisins, de famille. Dans certains village, l’eau est d’un côté et les villageois de l’autre. Ils prennent tout ce qui est intéressant pour eux, comme l’eau, les arbres, les terres cultivables, etc. Cela tue l’économie, le développement. Cela tue même les écosystèmes.

Nous avons quitté Bethléem pour des raisons de sécurité, mais également parce que nous somme Jérusalémites et selon la nouvelle politique, nous devons habiter à Jérusalem pour garder notre carte d’identité de Jérusalem et notre droit d’y venir. Nous avons beaucoup de problèmes avec cela; l’armée vérifie que nous vivions bien à Jérusalem. A un moment, ils voulaient nous retirer notre assurance. Ils sont venus dans notre maison à Bethléem pour voir si nous n’y vivions pas et ils sont entrés aussi dans notre maison de Jérusalem. Ils ont même regardé dans la poubelle, le bac à linge sale et le frigo et ils ont pris des photos de tout. Si nous n’avions pas réellement vécu là-bas, ils auraient pris notre assurance et ensuite notre carte d’identité et nous serions restés sans rien. Ce sont les politiques à l’égard des Palestiniens.
Jérusalem est un gros problème pour les Palestiniens. Je crois qu’ils veulent se débarrasser des Palestiniens qui y vivent par tous les moyens possibles. Et nous avons aussi eu des problèmes dans les bureaux à Bethléem. Les soldats ont voulu de rentrer. Ils ont essayé d’ouvrir les portes mais elles sont solides et ils n’y sont pas arrivés. Alors ils ont cassé toutes les fenêtres. C’était du pur vandalisme. Comme ce qui s’est passé dans l’hôtel. Il était complètement démoli et il y avait des graffiti sur les murs. Est-ce qu’ils veulent appeler ça une cellule terroriste. Des gens travaillent là-bas. Ils ont même tué le poisson, et cassé tous les ordinateurs, tout ce qui était sur leur chemin en fait. Ces soldats ont 18 ans, ce sont juste des gosses qui ont besoin de se défouler.

Ce Mur est plus fort que n’importe qui d’entre nous. Mais bien sûr, il ne va pas dure éternellement. Nous devons mettre de la pression sur le reste du monde pour faire changer les choses. Les gens doivent être conscients et comprendre ce qui se passe réellement et non avaler tout ce qu’ils voient ou entendent. La communauté internationale dit que le Mur ne devrait pas être là, mais elle ne prend aucune sanction contre Israël. Le gouvernement israélien ne respecte pas les lois internationales, ni les résolutions de l’ONU, ni les conventions… Et ils continuent à violer les lois, en construisant le Mur, les colonies, les check points. Evidemment, les gens deviennent fous ! J’essaye de garder l’espoir, mais si ils continuent avec les colonies et les ghettos qu’ils sont en train de créer en Cisjordanie, le futur ne semble pas très brillant.

Malgré tout cela, nous devons continuer à résister. Continuer avec notre vie quotidienne est déjà un moyen de résistance, comme par exemple venir tous les jours au bureau ici. Beaucoup de gens auraient pris leur bagage et seraient partis chercher une vie meilleure. Notre problème est que nous avons tendance à nous habituer aux choses, comme par exemple, traverser les check points. Les Palestiniens commencent presque à se battre, juste pour passer rapidement. Ils sont nerveux parce qu’ils attendent et se mettent à pousser. Mais nous devons nous battre ensemble et ne pas penser uniquement à nous-mêmes. C’est ce que les Israéliens voudraient évidemment. Donc nous devons résister ensemble, c’est la seule façon d’arriver quelque part. N’importe quelle activité peut aider. Les Israéliens veulent arrêter la vie ici, donc je crois que n’importe quel signe de vie que nous donnons est super. Cela ne doit pas être politique. Il y a beaucoup de choses qui ont lieu, par exemple il y a eu un festival de danse à Ramallah il y a peu, cela a donné la possibilité aux gens de voir autre chose que leurs problèmes quotidiens. Notre existence est en danger, nous disparaissons… Mais par ces activités, nous pouvons montrer au monde que nous existons et continuons nos vies. Nous devons atteindre le monde et le monde doit nous atteindre.