
1. Le mur, tout près de chez moi. 2. Le check point de Kalandia, entre Jérusalem et Ramallah. 3. La colonie d'Aroma, que l'on voit de Bethléem et Beit Sahour, construite au sommet d'une colline autrefois boisée.
Lors de mon passage éclair en Belgique, Dennis m’a posé une question qui m’a laissée sans réponse. Lui qui commençait à devenir vraiment nerveux face aux soldats, check points et autres injustices après deux semaines en Palestine voulait savoir comment on faisait pour vivre là-dedans si longtemps. Comment fait-on pour garder son calme ? Que ressent-on ?
Je me suis alors demandé si j’étais atteinte du symptôme de l’« habituation-normalisation ». Les Palestiniens se plaignent de s’habituer malgré eux à une situation qui n’est ni normale ni acceptable. Maintenant, faire la file à un check point, voir l’armée entrer dans les camps de réfugiés et les villes, se voir refuser un permis sont de simples faits de la vie quotidienne, des petits événements que l’on ne mentionne plus parce qu’ils vont de soi. Mais comment pourrait-on vivre ici sans s’habituer à tout cela ?
Il y a quelque temps, Yasser nous racontait une histoire. Une femme va voir un sage en se plaignant : « c’est insupportable, ma maison est trop petite, j’ai maintenant neuf enfants et un mari, je n’en peux plus ». Le sage lui suggère de faire entrer les poulets dans la maison et de revenir une semaine plus tard. Lorsqu’elle revient, elle se plaint de plus belle : « ça n’a rien arrangé, on est serrés comme des sardines. » Le sage lui dit alors d’amener une chèvre dans la maison et de revenir après une semaine. Elle revient épuisée : « je n’en peux plus, c’est de mal en pis. » Le sage lui demande de faire entrer un vache dans sa maison et de revenir une semaine plus tard. Lorsque la femme revient, elle a des cernes jusqu’à la moitié de la joue et s’affale face au sage : « cette vie est insupportable ». « Très bien », répond le sage, « tu peux maintenant enlever la vache ». Une semaine plus tard, la femme revient, beaucoup moins fatiguée : « c’est beaucoup mieux ». Le sage lui propose alors d’enlever la chèvre. Elle revient remercier le sage et se dit très satisfaite. Il lui dit encore d’enlever les poulets. Lorsqu’elle revient, la femme a un énorme sourire et dit : « c’est le paradis ».
Cette petite histoire illustre en fait ce qui se passe ici. Lorsque les Palestiniens ont perdu plus de la moitié de leurs terres et que des millions de personnes se sont retrouvées réfugiées, les Palestiniens se sont évidemment plaints et ont voulu se battre pour retourner chez eux. Lorsque la partie restante a été occupée, ils ont réclamé le retrait des Israéliens et leur indépendance. Ensuite, l’accès à Jérusalem et aux territoires d’avant 1948 a été contrôlé et même interdit pour la plupart des Palestiniens. Des colonies ont commencé à apparaître dans le paysage palestinien, annexant des parties importantes de terres, puis des routes interdites aux Palestiniens ont relié les colonies. Des centaines de check points ont été construits à travers le territoire palestinien. Maintenant, il y a le mur. Ajoutons encore à cela le pompage massif de l’eau par les Israéliens et l’interdiction imposée aux Palestiniens de percer au-delà d’une certaine profondeur, le contrôle de la vallée du Jourdain et de la mer morte. Sans compter les dizaines de petites frustrations quotidiennes. Et aujourd’hui ? On doit se réjouir quand on libère 200 prisonniers (sur environ 10 000) ou qu’on enlève une dizaine de check points (sur plus de 300). On réclame à Israël l’argent des taxes qui revient à la Palestine et a été confisqué. On manifeste encore contre le mur, mais on n’y croit déjà plus vraiment.
Heureusement, les idéaux sont encore là : les Palestiniens n’ont pas complètement renoncé au droit de retour, ils gardent leur fameuse carte de réfugié censée leur garantir ce droit. On rêve encore d’un Etat palestinien libre et indépendant, ou mieux d’un seul Etat, où tout le monde aurait les mêmes droits. On rêve encore de retourner sur la plage de la méditerranée ou de pouvoir un jour voyager sans devoir passer l’Allenby bridge pour aller d’abord en Jordanie. Et rêver, c’est déjà ça, c’est déjà ça…
Comment une étrangère peut-elle s’habituer à cela ? Elle sait qu’elle ne vit dans ce foutoir que pour une durée limitée et peut retourner dans son confortable petit chez-soi dès qu’elle le veut. Elle devient un peu plus pessimiste sur la nature humaine et les possibilités de jamais trouver une solution à ce conflit.
S’habitue-t-on vraiment à tout ? Comment s’étonner que le Proche-Orient ressemble à une casserole sous pression, constamment prête à exploser.
Je me suis alors demandé si j’étais atteinte du symptôme de l’« habituation-normalisation ». Les Palestiniens se plaignent de s’habituer malgré eux à une situation qui n’est ni normale ni acceptable. Maintenant, faire la file à un check point, voir l’armée entrer dans les camps de réfugiés et les villes, se voir refuser un permis sont de simples faits de la vie quotidienne, des petits événements que l’on ne mentionne plus parce qu’ils vont de soi. Mais comment pourrait-on vivre ici sans s’habituer à tout cela ?
Il y a quelque temps, Yasser nous racontait une histoire. Une femme va voir un sage en se plaignant : « c’est insupportable, ma maison est trop petite, j’ai maintenant neuf enfants et un mari, je n’en peux plus ». Le sage lui suggère de faire entrer les poulets dans la maison et de revenir une semaine plus tard. Lorsqu’elle revient, elle se plaint de plus belle : « ça n’a rien arrangé, on est serrés comme des sardines. » Le sage lui dit alors d’amener une chèvre dans la maison et de revenir après une semaine. Elle revient épuisée : « je n’en peux plus, c’est de mal en pis. » Le sage lui demande de faire entrer un vache dans sa maison et de revenir une semaine plus tard. Lorsque la femme revient, elle a des cernes jusqu’à la moitié de la joue et s’affale face au sage : « cette vie est insupportable ». « Très bien », répond le sage, « tu peux maintenant enlever la vache ». Une semaine plus tard, la femme revient, beaucoup moins fatiguée : « c’est beaucoup mieux ». Le sage lui propose alors d’enlever la chèvre. Elle revient remercier le sage et se dit très satisfaite. Il lui dit encore d’enlever les poulets. Lorsqu’elle revient, la femme a un énorme sourire et dit : « c’est le paradis ».
Cette petite histoire illustre en fait ce qui se passe ici. Lorsque les Palestiniens ont perdu plus de la moitié de leurs terres et que des millions de personnes se sont retrouvées réfugiées, les Palestiniens se sont évidemment plaints et ont voulu se battre pour retourner chez eux. Lorsque la partie restante a été occupée, ils ont réclamé le retrait des Israéliens et leur indépendance. Ensuite, l’accès à Jérusalem et aux territoires d’avant 1948 a été contrôlé et même interdit pour la plupart des Palestiniens. Des colonies ont commencé à apparaître dans le paysage palestinien, annexant des parties importantes de terres, puis des routes interdites aux Palestiniens ont relié les colonies. Des centaines de check points ont été construits à travers le territoire palestinien. Maintenant, il y a le mur. Ajoutons encore à cela le pompage massif de l’eau par les Israéliens et l’interdiction imposée aux Palestiniens de percer au-delà d’une certaine profondeur, le contrôle de la vallée du Jourdain et de la mer morte. Sans compter les dizaines de petites frustrations quotidiennes. Et aujourd’hui ? On doit se réjouir quand on libère 200 prisonniers (sur environ 10 000) ou qu’on enlève une dizaine de check points (sur plus de 300). On réclame à Israël l’argent des taxes qui revient à la Palestine et a été confisqué. On manifeste encore contre le mur, mais on n’y croit déjà plus vraiment.
Heureusement, les idéaux sont encore là : les Palestiniens n’ont pas complètement renoncé au droit de retour, ils gardent leur fameuse carte de réfugié censée leur garantir ce droit. On rêve encore d’un Etat palestinien libre et indépendant, ou mieux d’un seul Etat, où tout le monde aurait les mêmes droits. On rêve encore de retourner sur la plage de la méditerranée ou de pouvoir un jour voyager sans devoir passer l’Allenby bridge pour aller d’abord en Jordanie. Et rêver, c’est déjà ça, c’est déjà ça…
Comment une étrangère peut-elle s’habituer à cela ? Elle sait qu’elle ne vit dans ce foutoir que pour une durée limitée et peut retourner dans son confortable petit chez-soi dès qu’elle le veut. Elle devient un peu plus pessimiste sur la nature humaine et les possibilités de jamais trouver une solution à ce conflit.
S’habitue-t-on vraiment à tout ? Comment s’étonner que le Proche-Orient ressemble à une casserole sous pression, constamment prête à exploser.
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