mercredi 21 mai 2008

It's time for Palestine









Photo 1: camp de refugies Al Amari - Photos 2,3,4: des enfants dans le camp de refugies Aida, lors de la commemoration de la Nakba.

Au moment où l’Etat d’Israël célèbre son anniversaire en grandes pompes, où les drapeaux à l’étoile de David fleurissent partout, se multiplient de semaine en semaine, les Palestiniens commémorent leur Nakba, leur catastrophe, et espèrent faire entendre leur voix, leur histoire à l’étranger. Le discours de George Bush affirmant qu’Israël est la seule nation du Moyen-Orient défendant la démocratie et les droits de l’homme et que les Etats-Unis seront toujours avec eux dans la lutte contre le terrorisme leur laisse un goût amer. Le monde est-il aveugle ou juste de mauvaise volonté ?
Il y a des tas de moyens de commémorer la nakba :depuis le lâcher de ballons noirs dans plusieurs villes de Cisjordanie (en espérant qu’ils assombrissent le ciel israélien), la marche à travers les camps de réfugiés de la ville, les concerts, danses traditionnelles et discours commémoratifs jusqu’aux discussions sur la nakba. A l’association, on en a parlé avec plus ou moins tous les groupes. Les ados rebelles nous disent que commémorer la nakba n’est pas important pour eux, provoquant une pluie de « quoi ? », « pourquoi ? », « et c’est ça, la génération de demain, nos futurs leaders ? ». En même temps, on les comprend, nous non plus, on n’aimait pas l’histoire à leur âge. Mais ici, il est impossible d’ignorer l’histoire, elle laisse trop de traces dans le présent.
La guerre de 1948 a déplacé entre 750 000 et 900 000 Palestiniens, deux tiers de leurs maisons furent détruites, un tiers fut occupé par des Juifs. Après la nakba, Israël contrôlait 78% de la Palestine du mandat britannique. En 1949, l’Assemblée Générale des Nations Unies acceptait Israël comme état membre sans lui imposer aucune condition, déclarant qu’ « Israël est un état qui aime la paix, accepte les obligations contenues dans la Charte des Nations Unies et a la capacité et la volonté de remplir ces obligations ». Ces Nations Unies qui fourniront des tentes et construiront ensuite des logements en dur pour des centaines de milliers de réfugiés palestiniens en Cisjordanie, à Gaza, au Liban, en Syrie et en Jordanie. Au milieu de l’année 2007, le nombre total de réfugiés palestiniens et de « internally displaced » (par exemple, des gens qui ont dû quitter leur village pour s’installer dans une ville ou un autre village), incluant leurs descendants, s’élèverait à 7,5 millions. Dans la bande de Gaza, 70% des Palestiniens sont des réfugiés. Et depuis 60 ans, les réfugiés se voient dénier une série de droits qui sont pourtant reconnus dans les lois internationales :
- Résolution des Nations Unies : « les réfugiés souhaitant retourner dans leurs maisons et vivre en paix devraient pouvoir le faire le plus tôt possible, et des compensations devraient être payées pour les propriétés de ceux qui choisissent de ne pas revenir et pour la perte ou l’endommagement de toute propriété. »
- Droits de l’Homme : « tout homme a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de retourner dans son pays. »

Ce qui peut paraître étonnant pour un étranger, c’est de voir à quel point les réfugiés palestiniens sont accrochés à cette idée de retour, gardant précieusement leurs clés et entretenant le rêve du retour en décrivant leur paradis perdu auprès des générations suivantes. A Naplouse, N. me disait que son plus grand rêve était de voir un jour Jaffa (un quartier de Tel Aviv aujourd’hui, dont sont issus la plupart des réfugiés de Naplouse), de respirer l’air de la mer méditerranée tel qu’on le lui a décrit, de voir la maison de sa famille. Il a passé toute sa vie à Naplouse, ses amis et sa famille y vivent aussi. Mais quand on découvre Naplouse et surtout le camp de réfugiés de N., on comprend qu’il rêve d’un ailleurs et ait l’impression qu’on lui a volé son véritable chez-soi. N. commence à se faire vieux et à se dire qu’il ne verra pas Jaffa, mais peut-être sa fille…
L’Arab Educational Institute a décidé de commémorer la nakba a sa façon : nous avons d’abord préparé pendant plusieurs semaines des histoires et des dessins d’espoir, qui sont maintenant exposés dans notre peace « sumud » house. Ce projet m’a donné du fil à retordre, tout d’abord parce qu’écrire n’est pas dans la culture des Palestiniens, ensuite parce qu’ils en ont un peu marre de ce thème de l’espoir qui revient systématiquement. Pourtant, les résultats sont assez chouettes, petit à petit, les participants ont commencé à se livrer, à parler de leurs histoires plus personnelles, de leur passage en prison, de la mort de leur père, de leur enfance, etc. C’est rassurant aussi de voir qu’il y a finalement beaucoup de choses qui donnent de l’espoir aux jeunes et aux femmes : les rencontres avec des jeunes Israéliens, les bonnes relations que de nombreux chrétiens et musulmans entretiennent, les traditions, les internationaux, les enfants, l’éducation et les études, et puis Dieu évidemment. La religion aide à garder espoir et c’est sans doute une des raisons pour lesquelles elle est tellement importante ici.

En plus de l’exposition, l’AEI a organisé une horloge vivante : soixante personnes représentaient les soixante années qui sont passées depuis la nakba et les soixante minutes d’une horloge. Un membre de l’AEI avait écrit une chanson intitulée « it’s time for Palestine », il y avait des percussions pour marquer le passage des secondes, minutes ou années, avec une attention spéciale pour le 41 (cela fait 41 ans que la Naqsa a eu lieu et que la Palestine est occupée) et 60. Le tout s’est déroulé juste à côté du mur dans une atmosphère assez solennelle. J’ai peu d’espoir que ce genre d’événement, qu’ils appellent fièrement « advocacy action », ait un quelconque impact à l’étranger, ou même à Bethléem, mais cela fait du bien aux membres de l’institut, qui se rassemblent et ont l’impression de faire entendre leur voix.

Messieurs les investisseurs, soyez les bienvenus en Palestine

C’est l’effervescence à Bethléem. La conférence internationale sur l’investissement, qui est apparemment habituellement organisée en Europe, a cette année lieu en Palestine, et plus précisément dans la petite ville de Bethléem, qui est finalement une vitrine pas trop moche et qui ne fait pas trop peur non plus. C’est une chance unique pour les Palestiniens de convaincre des investisseurs, selon certains, une grande blague, selon d’autres. En tout cas, il faut faire belle figure. Alors depuis plusieurs semaines, des ouvriers se promènent avec des pots de peinture et repeignent les passages pour piéton - en espérant faire croire qu’ils servent à quelque chose -, les bordures des trottoirs, etc. On nettoie la ville, on construit même un podium sur la place centrale, en face de l’église de la Nativité. Il est prévu que les participants à la conférence passent un jour à Artas, un petit village près de Bethléem, dont la majorité de la population vit du travail de la terre mais va perdre plus de la moitié de ses terrains dans la construction prochaine du mur (les fondations sont déjà là), mais la politique, ça ne concerne pas trop les investisseurs généralement. Le village est joli, pittoresque, on pourrait même dire, mais l’aspect bucolique de la campagne, ça ne séduit pas tellement les investisseurs généralement. Alors franchement, je ne comprends absolument pas ce qu’ils vont foutre là-bas.

Bon voilà, Bethléem est en ébullition, il y a des agents de polices et des militaires partout. Ils règlent la circulation aux carrefours tout d’un coup, du jamais vu. Ils sont perchés sur les toits et regardent passer les gens, ils traversent la ville dans des voitures à remorques, tenant fièrement leur fusil. Et puis, il y a aussi des messieurs en costard qui osent s’aventurer hors de l’hôtel de luxe à air conditionné. Bon, ils ne sont pas nombreux, mais quand même, ils marchent courageusement dans la ville. Ah, et aussi, il paraît que Tony Blair est là… et qui d’autre ? Spielberg, je crois… et puis d’autres que j’ai oublié… Pas Bush, cette fois, il s’est contenté d’Israël.

Certains diront (leur donnerait-on tort ?) que la Palestine est trop instable pour intéresser les investisseurs, que la situation bouillonne, bouillonne, et puis explose tous les cinq ans. Et que donc, si des gens veulent investir ici, ils chercheront des compensations à ce problème, ils auront bien besoin d’éléments motivateurs. Que peut offrir la Palestine ? Une population souffrant largement du manque d’emploi et acceptant des salaires minimes et des conditions de travail… disons peu avantageuses. Oui, certain diront ça… Mais on leur dira d’arrêter un instant d’être pessimiste. Allons, laissons-nous aller à rêver un peu pendant quelques jours, et puis, il sera bien temps de voir ce qu’il sort de cette conférence.

lundi 12 mai 2008

Ziad


Ce samedi matin, j’ai rencontré et écouté Ziad, un jeune de 17 ans qui a déjà été arrêté cinq fois par les soldats israéliens. Avec fierté et timidité, il nous a raconté son histoire…

Ziad est né en 1991 dans un camp de réfugiés près de Hébron. Chaque nuit, les soldats entrent dans le camp pour arrêter des gens. Ziad a été arrêté deux fois en 2004, il est à chaque fois resté environ une semaine en prison.

En 2005, on l’a arrêté une troisième fois, on l’accusait d’avoir lancé des pierres et des cocktails molotov. Il a été enfermé dans une pièce d’1 m2 pendant une semaine, avec la possibilité d’aller à la toilette et de recevoir du pain et de l’eau une fois par jour. Il n’a pas dormi pendant toute cette semaine. Ils lui ont ensuite dit que s’il signait un papier, qui était rédigé en hébreu, il pourrait rentrer chez lui. Malheureusement, il a signé un aveu et s’est retrouvé 7 mois en prison, avec également une amende de 500 shekels. Les membres de sa famille avaient le droit de le visiter une fois toutes les deux semaines, quand ils avaient une permission.

En janvier 2008, Ziad a été arrêté pour la quatrième fois. Les soldats sont venus le chercher dans la nuit, ils l’ont emmené en pyjama dans la rue et l’ont frappé avec la crosse d’un fusil, lui cassant une côte. Pendant les jours qui ont suivi, il crachait du sang et s’inquiétait. On lui a dit qu’il pourrait partir uniquement si sa famille payait 2000 shekels, qu’elle a réussi à récolter auprès des voisins. La dernière arrestation de Ziad a eu lieu ce 2 mai. Il avait passé la journée à Jéricho avec un groupe de jeunes. Quelques heures après son retour, alors que tout le monde dormait, les soldats sont entrés dans la maison, ont réuni la famille et frappé Ziad devant sa mère. Ils l’ont ensuite installé sous leurs pieds dans une jeep, les poignets enserrés par un lien de plastique, et lui ont donné des coups. Au centre d’investigation, on lui a proposé de travailler pour l’armée israélienne comme collaborateur. Comme il a refusé, il s’est fait insulter et frapper, puis, il a été mis dehors en sous-vêtement pendant plusieurs heures. Un autre interrogatoire a suivi, puis deux heures dans une pièce d’1 m2, et ensuite un long moment dans une cellule avec une cinquantaine d’autres personnes. Il a passé ainsi cinq jours dans le centre d’investigation, entre attente, interrogatoire, coups et menaces (de s’en prendre à sa mère et sa sœur, par exemple). On l’accusait d’avoir jeté des pierres le jour où il était à Jéricho. Il a finalement été relâché.

Ziad nous dit qu’il a effectivement lancé des pierres il y a quelques années, mais qu’il ne le fait plus, et que depuis qu’il a été en prison, les soldats reviennent toujours chez lui. Lorsque l’on demande au responsable de « Defence for Children International » pourquoi l’armée israélienne met tant d’enfants en prison, il nous répond : « Si vous voulez occuper une nation pendant plus de 40 ans, vous devez la terroriser. » Ça fait froid dans le dos. Et Ziad, malgré sa fierté, est bel et bien terrifié. Aujourd’hui, il ne va plus à l’école, parce qu’elle est tout près d’une tour de surveillance israélienne à la sortie du camp, nous dit-il, et que cela lui semble trop dangereux.

Ziad est un exemple parmi tant d’autres. Depuis 2000, plus de 6000 enfants palestiniens ont été arrêtés. De 12 à 13 ans, ils peuvent être emprisonnés jusqu’à 6 mois. Entre 14 et 15 ans, ils ne peuvent pas être condamnés à plus de 5 ans, sauf certains cas. Et dès 16 ans, les Palestiniens sont considérés comme des adultes, ce qui n’est pas le cas des Israéliens, ni sur leur territoire ni en Cisjordanie. D’autre part, la sentence est calculée en fonction de l’âge lors du jugement, non de l’acte, ce qui a pour conséquence que certains jugements sont retardés pour que l’enfant franchisse une limite d’âge. Pour avoir lancé des pierres, un Palestinien peut être condamné à 20 ans de prison.

Les ordres militaires qui gouvernent la vie des Palestiniens des territoires occupés sont au nombre de 1500. L’un d’eux cite une série d’actes pour lesquels on peut être envoyé en prisons : jeter des pierres, prendre part à un rassemblement de plus de dix personnes, ne pas répondre à un soldat… Un autre ordre militaire autorise la détention préventive (quand il n’y a pas vraiment d’accusation, et aucune preuve) pendant six mois et autorise également le renouvellement de cette période. L’argument de la « security reason » est largement utilisé : lorsqu’un soldat considère qu’à un endroit donné, une personne menace la sécurité, il peut l’arrêter uniquement en invoquant cet argument. Cette notion est évidemment aussi flexible que subjective.

Le travail des avocats est extrêmement difficile dans ce contexte. Ils doivent respecter l’ordre militaire, qui change tout le temps et est profondément injuste. Ils sont pris dans un dilemme de conscience : nombre d’entre eux souhaitent boycotter les tribunaux militaires israéliens, mais lorsque des familles désespérées viennent les voir et leur demandent d’aider leur enfant, il leur est bien difficile de refuser.

Naplouse, quand tu nous tiens...








C’est la deuxième fois que je vais à Naplouse et la deuxième fois que, lors de mon départ et du trajet qui me ramène à Ramallah, j’ai l’impression que mon cœur se déchire petit à petit.

Naplouse est un ville antique qui, si elle n’était pas en Palestine, serait certainement un centre touristique : la ville date du Ier siècle après Jésus-Christ et a le charme des vieilles villes méditerranéennes, avec des mosquées et une culture arabe intense, des églises et des lieux liés à l’histoire de Jésus. Ses deux spécialités sont le savon (à base d’olives) et les knafés (une pâtisserie). La ville est entourée de collines parsemées d’oliviers.

Mais voilà, Naplouse est une ville palestinienne, qui plus est connue pour sa résistance à l’occupation israélienne et sa rébellion. De nombreux auteurs d’attentats suicides venaient de Naplouse ou d’un des camps de réfugiés de la ville. La répression est évidemment plus forte qu’ailleurs et la ville souffre particulièrement de l’occupation. Elle est encerclée : les huit routes qui sortent de Naplouse sont barrées par d’imposants check points que de nombreux jeunes (généralement des hommes de moins de 35 ans qui sont sur une liste noire pour une raison ou une autre) ne peuvent pas franchir. La seule possibilité pour les contourner est de passer par les collines, mais c’est très dangereux : si les soldats y trouvent quelqu’un, ils peuvent tirer sur lui ou l’emmener en prison. A. nous raconte qu’il est content d’être enfin vieux : lorsqu’il était plus jeune, il a passé plus de quatre années sans jamais sortir de sa ville, même pour aller au village voisin.
Je retrouve avec le plus grand bonheur l’association qui m’avait hébergée l’été passé. Leur histoire est assez extraordinaire. Ahmad, Mohammed et Amir vivent dans le camp de réfugiés New Asqar. Ils sont tous les trois restés entre 3 et 5 ans en prison. Et là, ils ont réfléchi à ce qu’ils pouvaient faire pour aider les gens (lancer des pierres ou faire de la politique, c’était sûr, ça n’aidait pas), et l’idée de s’engager dans le social et de créer une association qui propose des activités aux jeunes de New Asqar Camp est née ainsi. Lorsqu’ils sont sortis, ils ont d’abord créé une petite bibliothèque pour les jeunes, sous le regard méfiant des habitants du camp, qui sont plutôt conservateurs. Et puis, petit à petit, le centre a grandi et a élargi ses activités : toutes sortes d’ateliers créatifs pour les jeunes et les enfants, un groupe de femmes, l’accueil d’enfants handicapés (avec kiné, etc.), de la logopédie, des cours de langue, un groupe de danse traditionnelle (la debka) qui part régulièrement en tournée à l’étranger, etc. L’association a aujourd’hui 17 ans et de nombreux jeunes ont grandi avec elle. Ils sont devenus volontaires dans le centre et y viennent tous les jours. Ahmad, Mohammed et Amir se disent que bientôt, ils vont arrêter et que la relève est assurée, que tous ces jeunes continueront à faire vivre et à développer le centre.
Leur histoire est magnifique, mais aussi pleine de douleur. Chaque famille dans le camp porte sa souffrance (Nasser les visite, recueille leurs histoires et essaye d’obtenir des soutiens des Nations Unies), plusieurs enfants du centre ont été tués par des soldats israéliens (quand les trois amis en parlent, leurs yeux s’embuent encore). Puis, il y a les soldats qui rentrent presque toutes les nuits dans le camp ou la ville de Naplouse et les coups de feu qu’on entend alors qu’on essaye de dormir, il y a aussi les intrusions des soldats dans les maisons, et l’impression de vivre dans une grande prison, d’être menacé en permanence (ça s’est apparemment un peu calmé, mais ces dernières années, si un soldat contrôlait un Palestinien et voyait qu’il avait fait de la prison, il pouvait décider de l’embarquer, et cela même en pleine ville). Enfin, il y a la promiscuité et les conditions de vie difficile du camp (il y a peu, ils n’ont pas eu d’eau pendant un peu plus d’une semaine, alors que la consommation d’eau des colons dépasse même celle des Américains, c’est pour dire)… De plus, le camp de réfugiés New Asqar n’est pas reconnu par l’UNRWA, qui considère qu’il n’y a qu’un camp Asqar (le vieux) et tarde à fournir le camp en infrastructures (il viennent à peine d’avoir une école primaire alors que le camp date de 1964).

J’interviewe certains jeunes pour mon travail et leurs réponses sont éloquentes : à la question « qu’est-ce qui te fait perdre l’espoir ? », les réponses viennent très vite. Lorsque je leur demande ce qui leur donne de l’espoir, le temps de réflexion est très long et débouche parfois sur « rien ». Quant à leur futur, ils le voient « noir », ou répondent tout simplement qu’il n’y a pas de futur. Pourtant, moi, petite idéaliste européenne, je ne peux m’empêcher de croire qu’ils pourront connaître un avenir moins sombre. Mais pour Ahmad, Mohammed et Amir, qui disent : « cette vie est dure, très dure, mais il faut vivre avec », je me dis juste qu’on leur a volé leur bonheur, leur droit de vivre normalement, alors qu’ils donnent tant tout autour d’eux. J’admire la volonté qui leur permet de continuer envers et contre tout.

Naplouse me prend un petit morceau de cœur à chaque fois que j’y vais. Histoire touchante aussi que celle de Tarek, qui nous dit que sa maison a été occupée deux fois. Sa première maison, celle de sa famille, est à Haifa. Un jour, alors qu’il était encore possible d’aller en Israël, il s’y est rendu avec son père. Il l’a trouvée exactement comme on lui avait si souvent décrite. Ils ont frappé à la porte et trouvé une famille de Russes à l’intérieur. Ils leur ont expliqué qui ils étaient, ils ont pris le café ensemble et discuté plus d’une heure, puis Tarek et sont père sont repartis. Sa deuxième maison, celle que ses parents ont réussi à acquérir à Naplouse, a été occupée pendant l’intifada par les soldats israéliens. Pendant huit jours, toute sa famille a été enfermée dans une pièce. Ils devaient demander la permission aux soldats même pour aller à la toilette. Quand ils ont été libérés, leur maison était sens dessus dessous et plusieurs meubles avaient été transportés chez les voisins. Même à l’intérieur des territoires palestiniens, Tarek vit avec ce sentiment que rien ne lui appartient. Il y a peu, il est allé voir l’administration israélienne pour savoir pourquoi on lui avait refusé un permis, ils lui ont répondu que sa farde était ouverte et qu’ils attendaient un faux pas de sa part. Le voilà prévenu.

Je vais terminer ici, de peur de vous lasser, quitte à recommencer à ma prochaine visite à Naplouse, ville maudite, ville de passions et de souffrances, d’émotions et de révoltes.
Photos: 1. New Asqar Camp, avec Nasser a droite et un inconnu a gauche. 2. Nos jeunes guides dans la ville de Naplouse. 3. Naplouse moderne. 4. La vieille ville de Naplouse.

mardi 6 mai 2008

Jericho, descente au cœur de la terre


Jeudi passé, nous sommes partis avec les jeunes du groupe de l’université et du groupe des post gradués à Jéricho. Située à 260 m sous le niveau de la terre, tout près de la mer morte, cette ville est connue pour trois raisons : premièrement, c’est la plus vieille ville continuellement habitée sur Terre (10 000 ans) ; deuxièmement, il y a une histoire dans le Vieux Testament qui raconte que les descendants de Moïse ont prié et chanté autour de la ville pendant plusieurs jours pour finalement voir les murs s’effondrer, rentrer et tuer tout le monde (histoire qui a profondément choqué les musulmans : comment un Dieu peut-il justifier qu’on tue toute la population d’une ville ? Avec ce genre d’histoire, pas étonnant que les Juifs justifient le fait d’envahir toute la Palestine…) ; troisièmement, c’est la première ville de Cisjordanie qui a été remise entre les mains de l’Autorité Palestinienne après les accords d’Oslo (en même temps que Gaza), remplie aussitôt de drapeaux palestiniens et de photos de Yasser Arafat, interdits auparavant.


Et puis, on la connaît aussi parce qu’il y fait très chaud, mais alors là, très, très chaud. Les gens n’aiment pas trop y aller en été, mais nous n’avions pas vraiment d’autre choix, ils étaient allés à Ramallah l’année passée et les autres villes sont trop loin et trop compliquées à atteindre avec une bande de jeunes. Et effectivement, aux check points, nous éveillons la méfiance. Ces check points, ça commence déjà tout doucement à m’user. C’est dingue, le temps que ça fait perdre. On doit en passer généralement deux lorsque l’on va d’une ville à une autre (si elles sont proches), avec une file d’attente plus ou moins longue. Sans compter les énormes détours qu’on nous fait faire à cause des routes fermées, des colonies, du mur. Et puis, il y a cette impression d’être contrôlés en permanence. Et c’est bien pire pour les jeunes Palestiniens évidemment. Après le dernier check point, le soldat refuse de rendre les ID et demande au bus de se garer plus loin. Après 20 minutes, on est encore là à attendre, et aucun jeune n’ose y aller. Alors, on va voir ce qui se passe, Mathias et moi et on finit par récupérer les ID de nos jeunes Palestiniens.
Malgré tout ce bazar, faire ce genre de voyage d’un jour est évidemment salutaire pour les Palestiniens, qui se sentent enfermés chez eux et ont si peu de distractions. Pendant une journée, ils cassent un peu leur routine et vont voir ailleurs.


Il faut aussi dire que la culture arabe rend les choses plus compliquées quand il s’agit de loisirs. Comme on est onze garçons et deux filles, on nous refuse l’entrée dans une piscine réservée aux familles, et on nous envoie dans une piscine pour les hommes, où les femmes ont droit à une petite pataugeoire bien à l’écart, charmant !
Après, on loue des vélos pour faire le tour de la ville et on va dans un grand parc. On revient crevés, mais qu’est-ce que ça fait du bien !

Descente dans les entrailles de la bête




Samedi passé, je suis descendue pour la première fois dans les entrailles de la bête. Je vous ai déjà parlé du check point situé entre Bethléem et Jérusalem, mais je ne l’avais pas encore pris dans le sens problématique, c’est-à-dire des territoires Palestiniens vers Israël. C’est chose faite…

On longe donc l’énorme terminal pour arriver dans une première pièce, où un soldat nous fait juste signe que l’on peut passer. On traverse une cour et on arrive dans un énorme bâtiment, on descend en empruntant de longs couloirs pour arriver dans une file d’attente (un peu comme celles de Walibi). En semaine, le check point ouvre à 5h du matin, mais il y a une telle file que les travailleurs qui arrivent à cette heure-là n’en sortiront pas avant 8h, voire plus tard. S’ils veulent être à l’heure à leur travail, les travailleurs doivent donc pour la plupart arriver plus tôt, certains viennent dès 2h du matin. Aujourd’hui, c’était le jour de l’Holocauste, et les soldats ont décidé de fermer le check point, sans prévenir les Palestiniens, qui ont attendu de 2h à 5h30 pour finalement rentrer chez eux. Plus tard, vers 7h, les soldats ont décidé d’ouvrir quand même le check point…
Dans la file, on ne voit rien mais on entend une grosse voix bizarrement déformée par un micro, ça fait un peu surnaturel et ça donne des ordres : « les chaussures ! », « retourne en arrière ! » Les gens passent deux par deux à travers un haut tourniquet métallique. Il y a bien 5 minutes entre chaque passage. Ensuite, il faut traverser un détecteur de métaux. Après cela, on va dans une salle montrer nos ID et passeports, puis il y a encore la pièce de vérification des permis.
On passe un dernier petit tourniquet sous le regard d’une Israélienne qui a l’air de s’emmerder royalement, et on quitte enfin le check point pour prendre un bus vers Jérusalem. Personnellement, le trajet entre les deux villes (situées à environ 10km de distance) m’a mis 2h, et ce n’est pas tant que ça finalement. La prochaine fois, je passerai par Beit Jala.

Mais le pire, ce n’est pas le temps, c’est l’humiliation. Il y a des tas d’histoires à citer… Un petit vieux sonne et ne comprend pas. Le soldat lui dit de recommencer, mais le vieux ne comprend pas trop ce qu’on lui veut. On est tous là à le regarder de derrière les barreaux. Il finit par comprendre que c’est sa chaîne en or qui lui joue de mauvais tours. Il tremble tellement qu’il est incapable de l’enlever. Le soldat ne sort évidemment pas de sa salle bien protégée par de gros murs et une fenêtre noire. Finalement, le petit vieux revient vers le tourniquet et un jeune lui défait sa chaîne entre les barreaux.
Un peu plus tard, une femme doit enlever les épingles qui retiennent son voile une à une pour pouvoir passer…
La femme de mon directeur a laissé son permis qui expirait le lendemain sur le guichet et est partie. Le soldat l’a copieusement engueulée avant de lui dire : « Puisque c’est comme ça, tu passeras la dernière. » Elle a été profondément choquée qu’un garçon plus jeune que ses enfants la punisse comme une gamine. Après une cinquantaine de personnes, il a fini par la laisser passer. Elle affirme qu’elle ne veut plus jamais avoir à passer ce check point : « Comment aurais-je pu savoir que ce que je devais faire ? C’est la première fois que j’ai un permis depuis l’intifada. J’étais sur une liste noire pour avoir participé à un sit-in de femmes ! C’était suite à plusieurs morts, dont celle de mon cousin, tué d’une balle dans la tête alors qu’il marchait simplement dans la rue. »
Quand on va de Jérusalem à Bethléem, il y a une espèce de machine bizarre dans laquelle il faut mettre sa main bien à plat (en tant qu’internationale, j’y échappe, heureusement). Le machine est censée enregistrer l’empreinte de la main. Hier, quand je rentre à Bethléem, je suis restée coincée juste derrière un homme d’un certain âge, dont la main ne s’enregistrait pas correctement. Il a dû réessayé minimum dix fois sous les ordres agressifs d’un jeune qui avait sûrement moins de la moitié de son âge. Quand on a emprunté le couloir qui suivait, il m’a demandé : « c’est quoi cette nouvelle invention pour me rendre ridicule ? Je suis de Jérusalem, je n’ai jamais vu ça… »

Photos : 1. Check point de Kalandia, entre Ramallah et Jérusalem (ben oui, vous avez déjà vu des photos du check point de Bethléem). 2. A la sortie de Jericho, perché dans la petite cabane, un soldat point son fusil vers nous, très agréable. Bienvenue en Palestine !

lundi 5 mai 2008

Bienvenue en Palestine!


Les Palestiniens ont un sens de l’hospitalité tout à fait incroyable. Lorsqu’ils ont un invité, ils feront tout pour le mettre à l’aise et le rendre heureux. Et surtout, ne vous avisez pas de débarrasser la table, faire la vaisselle ou payer quoi que ce soit (le taxi qui vous emmène vers la maison, les pâtisseries, etc.) si vous êtes invités par un Palestinien.

Plus je progresse en arabe, plus l’accueil est chaleureux. C’est impressionnant de voir comme cela change tout. Par rapport aux colle-touristes aussi d’ailleurs. On essaye de me vendre quelque chose ou de me prendre en taxi, si je réponds que je ne veux pas en arabe, on me fait un grand sourire et on me laisse tranquille.

Quelques petites anecdotes pour illustrer mon propos…

Un peu au-dessus de ma maison, vit la famille d’Ata. A 16 ans, comme il échouait à l’école, ses parents l’ont envoyé à l’armée. Il est ainsi rentré dans l’Organisation de Libération de la Palestine, qui, avant les accords d’Oslo, était interdite de séjour sur le territoire palestinien et surtout en danger. Ata a suivi l’OLP en Irak, en Syrie, en Tunisie, en Egypte, etc. Après les accords d’Oslo (1993), il a enfin pu retourner en Palestine, où il a fondé sa famille. Comme il n’a pas fini l’école, il n’est jamais vraiment monté en grade, et gagne assez peu. Il a construit sa maison lui-même et y loge avec sa femme et ses trois enfants. Dès qu’ils me voient passer (très souvent, en fait), ils m’invitent chez eux. Parfois, je trouve des excuses pour refuser, parfois, j’accepte. Ils ne parlent pas anglais et nos conversations sont assez basiques, mais on s’apprécie vraiment. Ils me servent le thé, me proposent à manger. Dimanche, c’était l’anniversaire de leur fils, j’ai reçu deux parts de chaque type de gâteau, j’ai dû crier grâce. Quand je repars chez moi, ils m’offrent parfois de la menthe, parfois des amandes vertes.

Le week-end passé, Nina et moi arrivons dans la nuit à Jérusalem Ouest et voulons aller à Jérusalem Est (où Nina loge). Un chauffeur de taxi aide un autre qui ne parle pas anglais à négocier avec nous. Ce dernier dit « arbin », l’autre traduit 50. Je lui dis : « non, non, arbin, c’est 40 ». Là, il est scié : « Tu comprends l’arabe ? » Alors, il s’excuse et dit qu’il nous emmène pour 30. Lorsqu’on arrive à destination, il refuse qu’on le paye en nous disant qu’on aide son peuple par notre travail de volontaire.

Majdi était un guide touristique agrégé par les Nations Unies. Il a arrêté son travail lorsque son frère est décédé pour pouvoir s’occuper de sa famille, et il a ouvert un magasin de souvenirs. Lorsque je passe devant sa porte, il sort pour me demander où je travaille et me proposer le thé. Je repasse par là le lendemain avec Nina, il nous intercepte, nous sert le thé, et puis ferme son magasin pour nous emmener à l’église de la Nativité et au « shepherds field ». Grâce à lui, on dépasse toutes les files et on reçoit des explications bien meilleures que dans les guides.

Ces histoires, qui semblent assez incroyables d’un point de vue européen, sont complètement normales dans la culture arabe. De quoi comprendre le désarroi des populations immigrées qui arrivent en Belgique en attendant l’accueil que l’on réserve aux étrangers dans leur culture. En Palestine, ils ont vraiment du mal à comprendre qu’on fasse venir des arabes dans nos pays pour ensuite refuser leur culture, leur mode de vivre et de penser. Je discutais de l’immigration en Europe avec un jeune Palestinien, à un moment, je lui dis qu’il a été démontré que l’immigration était bonne pour l’économie de notre pays et que cet argument devrait calmer les personnes qui n’apprécient pas la présence des étrangers. Il me regarde l’air étonné et dit : « Mais pourquoi vous ramenez tout à l’argent ? L’argent, ça tue ! » Parole pleine de sagesse…

Photos : 1. Mon voisin Ata et deux de ses enfants.