lundi 12 mai 2008

Naplouse, quand tu nous tiens...








C’est la deuxième fois que je vais à Naplouse et la deuxième fois que, lors de mon départ et du trajet qui me ramène à Ramallah, j’ai l’impression que mon cœur se déchire petit à petit.

Naplouse est un ville antique qui, si elle n’était pas en Palestine, serait certainement un centre touristique : la ville date du Ier siècle après Jésus-Christ et a le charme des vieilles villes méditerranéennes, avec des mosquées et une culture arabe intense, des églises et des lieux liés à l’histoire de Jésus. Ses deux spécialités sont le savon (à base d’olives) et les knafés (une pâtisserie). La ville est entourée de collines parsemées d’oliviers.

Mais voilà, Naplouse est une ville palestinienne, qui plus est connue pour sa résistance à l’occupation israélienne et sa rébellion. De nombreux auteurs d’attentats suicides venaient de Naplouse ou d’un des camps de réfugiés de la ville. La répression est évidemment plus forte qu’ailleurs et la ville souffre particulièrement de l’occupation. Elle est encerclée : les huit routes qui sortent de Naplouse sont barrées par d’imposants check points que de nombreux jeunes (généralement des hommes de moins de 35 ans qui sont sur une liste noire pour une raison ou une autre) ne peuvent pas franchir. La seule possibilité pour les contourner est de passer par les collines, mais c’est très dangereux : si les soldats y trouvent quelqu’un, ils peuvent tirer sur lui ou l’emmener en prison. A. nous raconte qu’il est content d’être enfin vieux : lorsqu’il était plus jeune, il a passé plus de quatre années sans jamais sortir de sa ville, même pour aller au village voisin.
Je retrouve avec le plus grand bonheur l’association qui m’avait hébergée l’été passé. Leur histoire est assez extraordinaire. Ahmad, Mohammed et Amir vivent dans le camp de réfugiés New Asqar. Ils sont tous les trois restés entre 3 et 5 ans en prison. Et là, ils ont réfléchi à ce qu’ils pouvaient faire pour aider les gens (lancer des pierres ou faire de la politique, c’était sûr, ça n’aidait pas), et l’idée de s’engager dans le social et de créer une association qui propose des activités aux jeunes de New Asqar Camp est née ainsi. Lorsqu’ils sont sortis, ils ont d’abord créé une petite bibliothèque pour les jeunes, sous le regard méfiant des habitants du camp, qui sont plutôt conservateurs. Et puis, petit à petit, le centre a grandi et a élargi ses activités : toutes sortes d’ateliers créatifs pour les jeunes et les enfants, un groupe de femmes, l’accueil d’enfants handicapés (avec kiné, etc.), de la logopédie, des cours de langue, un groupe de danse traditionnelle (la debka) qui part régulièrement en tournée à l’étranger, etc. L’association a aujourd’hui 17 ans et de nombreux jeunes ont grandi avec elle. Ils sont devenus volontaires dans le centre et y viennent tous les jours. Ahmad, Mohammed et Amir se disent que bientôt, ils vont arrêter et que la relève est assurée, que tous ces jeunes continueront à faire vivre et à développer le centre.
Leur histoire est magnifique, mais aussi pleine de douleur. Chaque famille dans le camp porte sa souffrance (Nasser les visite, recueille leurs histoires et essaye d’obtenir des soutiens des Nations Unies), plusieurs enfants du centre ont été tués par des soldats israéliens (quand les trois amis en parlent, leurs yeux s’embuent encore). Puis, il y a les soldats qui rentrent presque toutes les nuits dans le camp ou la ville de Naplouse et les coups de feu qu’on entend alors qu’on essaye de dormir, il y a aussi les intrusions des soldats dans les maisons, et l’impression de vivre dans une grande prison, d’être menacé en permanence (ça s’est apparemment un peu calmé, mais ces dernières années, si un soldat contrôlait un Palestinien et voyait qu’il avait fait de la prison, il pouvait décider de l’embarquer, et cela même en pleine ville). Enfin, il y a la promiscuité et les conditions de vie difficile du camp (il y a peu, ils n’ont pas eu d’eau pendant un peu plus d’une semaine, alors que la consommation d’eau des colons dépasse même celle des Américains, c’est pour dire)… De plus, le camp de réfugiés New Asqar n’est pas reconnu par l’UNRWA, qui considère qu’il n’y a qu’un camp Asqar (le vieux) et tarde à fournir le camp en infrastructures (il viennent à peine d’avoir une école primaire alors que le camp date de 1964).

J’interviewe certains jeunes pour mon travail et leurs réponses sont éloquentes : à la question « qu’est-ce qui te fait perdre l’espoir ? », les réponses viennent très vite. Lorsque je leur demande ce qui leur donne de l’espoir, le temps de réflexion est très long et débouche parfois sur « rien ». Quant à leur futur, ils le voient « noir », ou répondent tout simplement qu’il n’y a pas de futur. Pourtant, moi, petite idéaliste européenne, je ne peux m’empêcher de croire qu’ils pourront connaître un avenir moins sombre. Mais pour Ahmad, Mohammed et Amir, qui disent : « cette vie est dure, très dure, mais il faut vivre avec », je me dis juste qu’on leur a volé leur bonheur, leur droit de vivre normalement, alors qu’ils donnent tant tout autour d’eux. J’admire la volonté qui leur permet de continuer envers et contre tout.

Naplouse me prend un petit morceau de cœur à chaque fois que j’y vais. Histoire touchante aussi que celle de Tarek, qui nous dit que sa maison a été occupée deux fois. Sa première maison, celle de sa famille, est à Haifa. Un jour, alors qu’il était encore possible d’aller en Israël, il s’y est rendu avec son père. Il l’a trouvée exactement comme on lui avait si souvent décrite. Ils ont frappé à la porte et trouvé une famille de Russes à l’intérieur. Ils leur ont expliqué qui ils étaient, ils ont pris le café ensemble et discuté plus d’une heure, puis Tarek et sont père sont repartis. Sa deuxième maison, celle que ses parents ont réussi à acquérir à Naplouse, a été occupée pendant l’intifada par les soldats israéliens. Pendant huit jours, toute sa famille a été enfermée dans une pièce. Ils devaient demander la permission aux soldats même pour aller à la toilette. Quand ils ont été libérés, leur maison était sens dessus dessous et plusieurs meubles avaient été transportés chez les voisins. Même à l’intérieur des territoires palestiniens, Tarek vit avec ce sentiment que rien ne lui appartient. Il y a peu, il est allé voir l’administration israélienne pour savoir pourquoi on lui avait refusé un permis, ils lui ont répondu que sa farde était ouverte et qu’ils attendaient un faux pas de sa part. Le voilà prévenu.

Je vais terminer ici, de peur de vous lasser, quitte à recommencer à ma prochaine visite à Naplouse, ville maudite, ville de passions et de souffrances, d’émotions et de révoltes.
Photos: 1. New Asqar Camp, avec Nasser a droite et un inconnu a gauche. 2. Nos jeunes guides dans la ville de Naplouse. 3. Naplouse moderne. 4. La vieille ville de Naplouse.

1 commentaire:

florence (la soeur...) a dit…

ouh non, tu ne nous lasses pas! ça me donne juste encore plus envie d'y être vite pour voir ça de mes propres yeux. on a beau savoir que la situation est...comment dire? catastrophique? inhumaine? désastreuse? à chaque fois que j'entends un nouveau cas, ça me révolte encore plus! l'histoire de Ziad en est un très bon exemple...