dimanche 5 octobre 2008

Histoires de bonnes femmes




Aujourd’hui, dix femmes de l’association, musulmanes et chrétiennes, s’envolent pour les Pays-Bas. Je leur ai dit au revoir vendredi et leur état d’excitation était assez impressionnant. La plupart ne sont jamais allées plus loin que Jérusalem. Beaucoup d’entre elles se sont mariées vers 16 ans, arrêtant donc l’école à cet âge, et se sont consacrées à leur famille et à leur ménage depuis lors. Beaucoup sont maintenant déjà grand-mères. Et les voilà qui, pour la première fois, passeront le fameux pont Allenby pour se rendre en Jordanie, prendront l’avion et visiteront un pays européen.




Avant leur départ, nous avons fait quelques séances de formation pour les aider à trouver leur moyen de communiquer la réalité de la Palestine à une audience européenne. Nous avons décidé d’aborder cela par le biais des histoires de leur vie quotidienne. Cela a donné lieu à des séances bouillonnantes où chacune veut raconter son histoire sans attendre la fin de celle des autres, où les éclats de rire fusent même si le contenu des histoires est généralement dramatique. Je me propose ici de vous écrire quelques-unes de ces « histoires » de femmes comme les autres, plutôt privilégiées même, puisqu’elles viennent d’une des villes les plus calmes de la Cisjordanie.

Histoires de couvre-feux
Le plus long couvre-feu imposé sur Bethléem a duré 40 jours. C’était durant la deuxième Intifada, au moment où les principales villes de Cisjordanie était assiégées par l’armée israélienne. Des militants du Fatah s’étaient réfugiés dans l’église de la Nativité, qui était en état de siège. Ce quartier-là était donc particulièrement tendu. Laurette habite non loin de l’église. Des soldats étaient postés en permanence dans la rue, jusque devant sa porte. Comme le couvre-feu n’était rompu qu’une heure par semaine, tout le monde se ruait dans les magasins, immédiatement vidés des quelques produits que les commerçants avaient pu acheter. Chez Laurette, on avait faim. Heureusement, elle avait deux poulets qu’elle avait fait entrer dans la maison et qui donnaient des œufs. Alors tous les jours, elle faisait un cake, tous les jours le même, elle n’avait pas d’autres ingrédients. Aujourd’hui, le goût du cake lui rappelle invariablement les heures de privation... et elle en rit. Mais à ce moment, le cake, elle ne pouvait plus le voir en peinture. Et son fils aussi s’en plaignait. Il observait les soldats qui recevaient leurs rations et il bavait à la fenêtre devant ces conserves, ces repas servis chauds dans des gamelles. Et Laurette avait peur qu’ils le repèrent et l’emmènent. C’est le moment des premières vraies disputes avec son fils.

Pendant les couvre-feux, les soldats lançaient des gaz lacrymogènes. Parfois, les gaz rentraient dans les maisons par les fenêtres et les habitants les inhalaient. Parfois, les femmes les respiraient en allant au magasin lors de l’heure de rupture du couvre-feu. Plusieurs femmes ont fait des fausses couches à cause de l’inhalation de ces gaz. Sylvana a perdu ainsi trois enfants d’affilée.

Histoires de check points
Les histoires de check points, il y en a des tas et je crois que j’en ai déjà raconté assez. Juste peut-être cette histoire de Mina, une jeune mère d’à peine vingt-cinq ans. Elle voulait aller à Jérusalem avec son fils de trois ans le jour de Pâques. Ce dernier sonnait en passant le détecteur de métaux. Ils ont eu beau essayer et réessayer, rien à faire, il sonnait. C’est alors que le soldat a trouvé la raison : son pantalon avait une tirette ! Il a alors demandé de l’emmener dans une pièce spéciale pour le déshabiller et le fouiller. Sa mère a protesté : comment voulez-vous qu’un gamin de trois ans soit un terroriste ? Le soldat était infléxible. Ils sont donc allés dans cette pièce spéciale, où l’enfant n’a fait que pleurer. Quand Mina est ressortie, elle a vu qu’un de ses bijoux qu’elle avait dû mettre dans une petite caisse pour passer le détecteur avait disparu. Elle a profité de cette journée à Jérusalem, mais sait qu’elle ne parviendra plus à y emmener son fils avant longtemps. Dès qu’elle en parle, il s’enfuit ou crie qu’il ne veut pas y aller.
La femme de Toine a eu le même problème avec sa fille de dix ans, à qui on a demandé de se déshabiller complètement à un check point. Elle a refusé de le faire… et de partir aussi. Elles sont restées là une demi-heure, jusqu’à ce que le soldat leur dise de se décider, qu’elles lui répondent de façon agressive et doivent définitivement partir.

Histoires de permissions
Pour aller à Jérusalem ou en Israël, il faut une permission. Les chrétiens ont une chance de l’obtenir le jour de leurs fêtes religieuses, mais c’est un peu une loterie. Certaines personnes l’ont, d’autres pas. Et souvent, certains membres de la famille l’obtiendront mais pas les autres, toute la famille renoncera éventuellement à y aller. Les musulmans peuvent essayer d’obtenir un permis les vendredis de ramadan, à condition… d’avoir 45 ans pour les femmes et 55 pour les hommes.
Il y a à Bethléem toute une série de femmes qui ont un magasin et essayent d’aller se réapprovisionner à Tel Aviv, où les articles coûtent moins cher. Mais alors l’obtention d’un permis commercial est encore plus aléatoire. Sylvana confie que si sa belle-fille n’obtient pas un permis ne fût-ce qu’une fois par an pour l’aider dans son magasin, elle devra fermer. Son nom est sur une liste noire depuis plus de vingt ans parce qu’elle a participé à un sit-in de femmes suite à la mort de son cousin tué en pleine rue par un sniper lors de la première Intifada.

Histoires de résistance
Les femmes sont bien moins impliquées dans les actions de résistance que les hommes. Pourtant, le cas de Beit Sahour, où les femmes ont joué un rôle prédominant, est connu ici. Lors de la première Intifada, les habitants de Beit Sahour ont refusé de payer leurs taxes à l’état d’Israël (avant les accords d’Oslo, il n’y avait pas encore d’Autorité Palestinienne) et utilisaient un slogan devenu célèbre : « no taxation without representation ». Les Israéliens sont entrés dans les maisons et ont saisi les meubles, proposant de les rendre en échange de l’argent. Les habitants ont refusé et ils ont en même temps décidé de refuser de prendre la carte d’identité israélienne. Ils ont apparemment vraiment rendu les Israéliens fous, ceux-ci ne savaient plus comment réagir face à la détermination des habitants, qui avaient créé toute une chanson sur le refus de payer les taxes.
Par ailleurs, si on entend par résistance également la capacité à rester sur sa terre malgré des conditions difficiles, à ne pas céder, je crois que les femmes palestiniennes comptent parmi les plus grandes résistances de l’histoire de l’humanité.

2 commentaires:

Marie-Noël et André a dit…

Tu nous parles de la grande résistance des femmes palestiniennes...ça me fait penser à l'exposition marquante que nous avons été voir ensemble, lors de ton passage éclair en Belgique, au Botanique. Là aussi une femme, Rula Halawani, résiste à l'occupation, à la dépossession, cette fois en utilisant des photos, en y mettent à la fois colère et poésie.
Nous avons été voir ce we une autre exposition marquante au musée de la photographie de Charleroi, montée par Elias Sanbar (traducteur de Mahmoud Darwich et militant de la cause palestinienne); elle montre d'une part une Palestine biblique vide de ses habitants, et d'autre part des Palestiniens nombreux mais hord de chez eux, dans les camps de réfugiés. Ces 2 expos sont absolument à aller voir par tous ceux qui s'intéressent et à la photo, et à la Palestine

Anaële a dit…

Je confirme, au moins pour l'exposition de Rula Halawani, très belle et touchante. A aller voir absolument. J'en ai une boule dans la gorge pendant l'heure qui a suivi...